Les anars à Bordeaux


Éléments pour une histoire résumée des anarchistes bordelais

Ce travail s’appuie sur plusieurs mémoires de maîtrise, sur de documents, des témoignages, un livre, etc. Il est bien entendu inachevé ; et il est évident, même en essayant de retenir l’essentiel, que des oublis ont pu se glisser et qu’ils peuvent se rattraper si certains voulaient relire et compléter ce texte. Pour après 1968, tout le travail reste à faire…

Documents

− Jacques-Henri Gbenou : « Les anarchistes bordelais, 1880-1914 », sous la direction de Georges Dupeux, Bordeaux III, année universitaire 1974-1975.

− Ludovic Bonleux « Le mouvement libertaire à Bordeaux, 1914-1968 », sous la direction de Bernard Lachaise, Bordeaux III, année universitaire 1997-1998.

− Benjamin Andrieux, « Répression du mouvement ouvrier en Gironde de 1880 à 1914 », mémoire de maîtrise, UFR d’histoire, Bordeaux III, année universitaire 1908-1999.

− Hélène Burg, « Le Mouvement néo-malthusien français de 1920 à 1939 », mémoire de maîtrise, UFR d’histoire, Bordeaux III, année universitaire 2000-2001.

− Témoignages de Valeriano Espiga, Cayo Herrero, Marc Prévôtel, Joachim Salamero, Gérard Escoubet, Emilio Travé, René Burget.

− À consulter : Luis Gil de Muro, « Anarchisme et antimilitarisme à Bordeaux, 1900-1914 », université de Bordeaux III, 19 ??.

La naissance du premier groupe anarchiste bordelais date de 1882, si l’on suit le mémoire de maîtrise de Jacques-Henri Gbenou : « Les anarchistes bordelais (1880-1914) » (sous la direction de Georges Dupeux, professeur d’histoire contemporaine, Bordeaux III, lors de l’année universitaire1974-1975).

L’auteur emploie d’ailleurs le terme de « parti anarchiste », dans le sens de « groupe de personnes défendant la même opinion » pour s’étonner tout de suite − et c’est la motivation de sa recherche − qu’à Bordeaux, les historiens ne fassent pas allusion à ceux qui « sur le plan national avaient pourtant marqué le mouvement ouvrier et syndical d’un sceau indélébile ».

Pour l’auteur, il ne s’agit pas d’un mouvement ou d’un « parti politique », mais d’une « action tenace, opiniâtre, parfois inégale et incohérente, très souvent minoritaire et inopérante ». Ce courant se développera indépendamment des autres « sectes » révolutionnaires de l’époque jusqu’au début de la guerre de 1914, soit une trentaine d’années.

Ses sources proviennent des Archives départementales et municipales, du Maitron et de différents journaux et revues.

I

L’auteur note la difficulté à « désigner la réalité organisationnelle » des anarchistes, la police s’empêtrant « dans le maquis des tendances et écoles révolutionnaires ». Sont qualifiés d’« anarchistes » ou de « révolutionnaires » tous ceux qui contestent l’ordre social ou politique.

Les groupes

Cependant, dès 1860, on peut noter « certaines manifestations libertaires » : un dénommé Buzon « remplit les fonctions de correspondant de Proudhon » ; il publiera en 1869 un Manifeste abstentionniste dans la presse bourgeoise.

En 1882, un rapport de police mentionne l’existence d’un groupe anarchiste à Bordeaux qui déléguera, en août, un de ses membres, Léglise, à Genève, suite à l’invitation d’Élisée Reclus. La réunion de Genève proclame « l’autonomie absolue des groupes dans l’application des moyens qui leur sembleront les plus efficaces ». Et le rejet de toute forme d’organisation rigide et coercitive.

En 1883, le forgeron Felloneau conçoit le projet d’une fédération régionale. Échec.

En 1884, deux groupes se manifestent à Bordeaux : « la Haine » (« dénomination guerrière et agressive » après les événements de Montceau-les-Mines) et « le Propagateur » qui se consacre à la propagande libertaire.

Entre 1880 et 1884, on assiste à une vigoureuse poussée du syndicalisme ouvrier ; les compagnons bordelais semblent en avoir fait le « lieu privilégié de leur action », là « où se prépare la Révolution qui embrasera la France et l’Europe ».

Les anarchistes lutteront un moment aux côtés de socialistes pour retrouver un relatif isolement au sein d’un groupe dénommé « Jeunesse de Bordeaux ». Ils se réunissent chez des restaurateurs : rue La Faurie-de-Monbadon, puis au 34, rue des Pommiers (rue Sanche-de-Pomiers, sûrement, puisque l’immeuble possédait une seconde issue au 58, rue Bigot, rue « à peu près habitée exclusivement par des anarchistes »). Ils s’entraident beaucoup : travail, logement, lieu de réunion, argent.

La question financière est omniprésente : les cotisations et les quêtes lors des conférences ou de meetings demeurent insuffisantes.

En 1886, création d’une section de la Ligue des antipatriotes.

En 1887, apparaissent plusieurs groupes : « l’Éclaireur du Midi », rue Élie-Cintrac, « le Cosmopolite », rue du Hautoir (rue Jean-Renaud-Dandicolle, aujourd’hui), le groupe « internationaliste », rue de Cursol avec des militants espagnols.

Ces groupes vont s’effondrer rapidement, laissant à des individualités le soin de maintenir le flambeau dans une sorte de « coterie ».

La discorde et la suspicion entretenues par la surveillance policière s’installent dans les groupes qui peinent à vivre, qui disparaissent et renaissent. Il semble que des militants bordelais demandent régulièrement l’arbitrage de « comité de Paris » du journal le Révolté ; certains se regrouperont autour du journal bordelais le Forçat du travail, créé en septembre 1885.

« La question du local » échauffe les esprits : posséder un lieu fixe ou bien aller là où les ouvriers se trouvent, c’est-à-dire les cafés et autres débits de boisson. Problèmes financiers, dispersion des militants.

Certains se rapprochent des socialistes du groupe « les Égaux ». Les Éclaireurs du Midi, modérés dans leurs positions, se déclaraient pour « le renversement de l’ordre des choses actuel par le suffrage universel à l’exclusion de tous moyens violents ».

En 1891, une question financière faillit détruire le seul groupe existant. Brouillés avec les socialistes, isolés du monde ouvrier, réprimés par la fureur de la police après les premiers attentats, les anarchistes se dispersent, tâtonnent, passent dans la clandestinité, etc.

Les compagnons

L’auteur dit sa difficulté à analyser la composante humaine des anarchistes bordelais, l’anarchisme étant un mouvement « secret », informel, opaque et quasiment inorganisé, dont il n’est pas aisé de mesurer et l’audience et les effectifs locaux. Comptabilité plus facile avec le dénombrement des voix lors d’élections. Il note qu’un certain Pierre-Joseph Lapeyre s’était présenté en candidat abstentionniste aux législatives de 1889, sans mentionner le nombre de voix obtenues. Les rapports de police donnent cependant une fourchette allant de cent à deux cents militants. Le chiffre d’une trentaine d’« inconditionnels de l’anarchisme » est retenu par ailleurs.

En 1887, les services de police recensent une soixantaine de compagnons répartis en trois groupes : 14 au Forçat du travail, 8 (plus 6 sympathisants) au Cosmopolite, 30 aux Éclaireurs du Midi ; ces derniers ne cachant pas leurs sympathies socialistes.

Lors de l’année explosive de 1892, la police a tendance à grossir les effectifs en entassant pêle-mêle sous le vocable d’« anarchistes » des vagabonds, des cambrioleurs, des chômeurs, des ouvriers instables, des proxénètes, etc.

En 1893, le préfet de la Gironde adressera un rapport au ministre de l’Intérieur comportant un état nominatif des personnes « réputées anarchistes avec leurs notices individuelles à l’appui » : 82 noms sont recensés. S’il est relativement facile de repérer les militants actifs, il est beaucoup moins aisé de cerner la masse des sympathisants, « fluide, impalpable et discrète ».

Jacques-Henri Gbenou aurait voulu faire le portrait-robot de l’anarchiste bordelais. La pauvreté de ses sources l’oblige à en rabattre. Il donne les professions : des ouvriers, beaucoup de menuisiers et de cordonniers, quelques comptables.

Peu de jeunes, mais des hommes « dans la force de l’âge, convaincus, résolus dans le désespoir », des « immigrés » (Ariégeois, Charentais, Corréziens, Périgourdins, etc.) « montés » à Bordeaux pleins d’espoir… et qui trouveront des emplois mal rémunérés sinon le chômage et les garnis. « Désespérés, révoltés nombre d’entre eux embrassèrent l’anarchisme. »

« Intransigeant, puriste et dogmatique, l’anarchisme bordelais, à la différence du mouvement socialiste, attira très peu d’intellectuels », écrit notre auteur.

Les sources policières décrivent ces anarchistes pour insister sur « la grossièreté des traits, la force musculaire, l’air sournois, le débraillé vestimentaire, etc. », « prêchant la révolte, l’anarchie, le meurtre, le pillage ».

L’auteur retient, lui, « l’image de personnages résolus… à la violence révolutionnaire pour l’avènement d’une société plus juste ». Puis dresse quelques portraits : Léglise, Jean Benoît, Paul Pierre Boutin, Courtois-Liard, Sébastien Faure, Antoine Pierre Antignac, etc.

La propagande

Elle se fait par l’écrit, mais surtout par la parole, dans une ville plutôt à droite, bourgeoise, peu encline aux solutions radicales.

La tenue de réunions et de meetings pose problème à ces militants sans organisation structurée. Aussi restaurateurs et bistrots offrent leurs établissements contre finances, mais s’ouvrent également des lieux mal adaptés comme ce local : « Un vaste chai entièrement dégarni de mobilier… C’est à peine si à la lueur de quelques rares bougies on apercevait le visage des orateurs ».

Cependant des salles plus spacieuses − et dispendieuses − furent utilisées, comme l’Éden et la salle du Petit Matelot à La Bastide, la salle Cambon à Bègles, le café des Girondins, rue Sainte-Catherine, etc.

L’auditoire est assez varié. Les meetings peuvent devenir de véritables spectacles attirant une foule disparate avec des orateurs prestigieux comme Louise Michel, Sébastien Faure ou Tortelier et toucher de 1000 à 2000 personnes.

Les sujets traités : L’anarchie, ses buts, ses moyens ; Anarchisme ou collectivisme ; De la future révolution ; Les événements de Decazeville ; Le procès Duval ; Le mariage ; La liberté de l’amour, etc.

Lors de ces réunions, la contestation est rare, mais des conférences contradictoires sont également organisées.

La propagande libertaire se veut résolument anti-politicienne. Mais, pour certains, il s’agit de « faire plus spécialement de l’anarchie que de l’anti-politique ». L’impact est difficilement appréciable. Pour autant, il ne faut pas en conclure à l’échec de cette propagande.

En novembre 1884, paraît à Bordeaux la Revue anarchiste internationale. Les compagnons Toche et Dépombs l’animent. Adresse : 35, rue Tastet. La revue ne connut que cinq numéros mensuels.

Puis, en septembre 1885, ce fut le Forçat du travail (journal communiste-anarchiste) qui publia dix-sept numéros, le dernier paraissant en juin 1886.

Puis encore un seul numéro de Bordeaux-Misère publié par Antignac et Boutin en janvier 1890.

La presse joue également un rôle de coordination et de liaison entre les militants. Faute de presse locale, les militants lisent la presse nationale comme le Révolté, puis la Révolte (300 exemplaires vendus à Bordeaux en janvier 1888), le Père Peinard ou l’Idée ouvrière du Havre.

Il faut compter aussi nombre de tracts, d’affiches, de placards divers qui montrent l’ardeur propagandiste.

Les relations avec les autres partis révolutionnaires bordelais sont souvent conflictuels, entre autres à propos de la Bourse du travail à construire, mais « contre l’incurie de l’Union corporatiste et réformiste qui régentait la vie syndicale à Bordeaux », où socialistes révolutionnaires et anarchistes se retrouvent « alliés objectifs ».

Cependant, « face aux menées légalistes des socialistes, les anarchistes opposaient la violence érigée en règle syndicale ». « Il faut agir, et si l’on n’est pas les plus forts, on emploie le feu, la poudre et la dynamite. »

La démission de Jules Grévy en 1887 et la montée du boulangisme provoquèrent un sursaut de solidarité : il s’agissait de « sauver la République ou de s’insurger ».

Jules Guesde écrivait : « Il faut espérer […] que lorsque l’heure sonnera de la Révolution sociale, nous nous trouverons tous groupés. »

« Le climat de crise politique […] laissait croire à l’imminence de la Révolution. »

Aux élections municipales de 1888, les anarchistes prônèrent l’abstention en livrant « un combat acharné contre leurs alliés d’hier », et se firent ainsi traités d’« agents provocateurs ».

Coupés des socialistes, des syndicats, des masses ouvrières, les anarchistes semblent se condamner à une position marginale malgré des rapprochements avec le parti allemaniste : « De l’anarchisme à l’allemanisme, le chemin est bien court » est-il écrit.

En 1892, les anarchistes « n’assumaient plus qu’une simple présence − arrogante, provocante et bruyante − mais sans aucune prise sur la vie politique et syndicale ».

La répression suscitée par la période « terroriste » aura raison d’un éphémère dynamisme.

II

La période terroriste

Le congrès anarchiste de Londres de 1881 avait consacré « la propagande par le fait comme moyen d’action le plus efficace pour émanciper les travailleurs », mot d’ordre qui ne se manifesta cependant en France qu’une dizaine d’années plus tard. Il semble que Bordeaux échappât à ce « virus de la poudre » et que nombreuses furent les manifestations de désapprobation des militants. C’est ce qu’écrit l’auteur. Il note cependant :

En septembre 1883, une bombe artisanale explose dans un corridor du Grand Café, rue Gobineau. Un peu plus tard, une autre bombe pulvérise une fenêtre rue d’Aviau. Une autre encore est découverte au Cercle national, rue Mautrec. Puis deux nouvelles explosions rue du Champ-de-Mars et rue Boudet. Le 29 septembre, c’est à l’église Saint-Seurin qu’une détonation fait fuir les fidèles, puis c’est la cave d’un brave bourgeois qui subit quelques dégâts.

Le 4 octobre, deux bombes blessent « légèrement quelques personnes » à l’Hôtel de la Bourse.

« Faute de coupables, les soupçons s’abattirent évidemment sur les anarchistes de la ville. » Sans preuves.

Et il faudra attendre 1891 pour connaître ce qu’il faut plutôt nommer des actes de vandalisme.

« Nous nous permettons d’affirmer, écrit l’auteur du mémoire, qu’à aucun moment ces actes très particuliers de propagande par le fait ne furent entrepris avec l’assentiment du groupe de Bordeaux. »

La presse bourgeoise, de son côté, fit ses choux gras de tous ces événements, ne se privant pas de stigmatiser l’anarchisme qu’elle avait totalement ignoré dans un premier temps. Avec l’exception d’un journal radical, la France, qui acceptait de passer des communiqués. Les autres exploitèrent à l’envi l’émotion provoquée par les attentats et contribuèrent à la panique et à l’épouvante

La répression

La surveillance policière s’exerçait de deux façons : par l’intermédiaire d’inspecteurs qui assistaient à toutes les réunions et par les indicateurs infiltrés dans les groupes.

Jusqu’aux premières explosions parisiennes, la confrontation police-anarchistes se résuma à la dissolution de réunions pour outrages à agent ou pour non-constitution du bureau et par la saisie de quelques imprimés ou la brève arrestation de militants récalcitrants.

La difficulté des anarchistes était autre : dans leurs divisions internes, dans le marasme financier et leurs différends avec les écoles socialistes proches d’eux. Tout cela rassurait la police.

Cependant, en 1882, Antoine Antignac est condamné à trois jours de prison pour voies de fait contre un agent.

En 1886, l’anarchiste espagnol Sevillano est expulsé.

En 1887, quatre anarchistes espagnols sont arrêtés et reconduits à la frontière.

Des brochures sont saisies à la gare de La Bastide.

En 1888, Sébastien Faure est condamné pour outrages à agent.

Après le 1er mai 1891, Antignac et Dutou sont condamnés respectivement à trois et six jours de prison, le premier pour incitation au meurtre et au pillage, le deuxième pour outrages à agent.

Bien que la Petite Gironde écrive le 19 mars 1892 que « le parti anarchiste n’existe heureusement chez nous qu’à l’état de groupe infime », la répression va s’abattre sur les anarchistes bordelais. Dès le 26 avril 1892, la presse annonce l’arrestation d’un certain nombre d’anarchistes ; des perquisitions sont menées chez Antignac, Bach, Benoît, Lapeyre et quelques autres. Ils sont bientôt relâchés.

On condamne pourtant lourdement (jusqu’à trois ans de prison) des malheureux qui ont crié un peu trop fort leur joie à l’assassinat de Sadi Carnot.

Une surveillance quotidienne, étouffante, oblige les plus en vue à s’exiler dans de lointaines banlieues ou à se disperser. La militance se terre. « Anarchistes : rien à signaler », rapporte un commissaire spécial en juillet 1894.

Une reprise timide s’amorce en 1896 qui n’assurera qu’une simple survie. C’est le fait de vieux militants qui se refusent à baisser les bras et qui continuent la propagande, aidés par le journal parisien la Révolte qui publie convocations et communications.

C’est sous l’impulsion de Sébastien Faure que véritablement va reprendre une activité de propagande. Il arrive en gare de Bordeaux-Bastide le 26 juin 1896 accueilli par une dizaine d’anarchistes. Il va tenir une série de conférences en différents endroits, puis à Agen et à Toulouse et revenir à Bordeaux. Les salles sont prises d’assaut. Le succès est total. Les services de police s’inquiètent. Le moral des compagnons bordelais remonte, l’argent rentre dans les caisses militantes.

Mais qui vient-on applaudir ? L’anarchisme ou le talentueux orateur ? Cependant la confiance des compagnons est rétablie : ils vont se lancer à la conquête des campagnes environnantes, du Bouscat à Lormont, de Saint-André-de-Cubzac à Saint-Macaire.

Puis c’est l’affaire Dreyfus qui va occuper les militants bordelais qui jusque-là étaient restés silencieux jusqu’en octobre 1898.

En septembre, une affiche placardée dans la ville annonce une conférence de Sébastien Faure sur « l’innocence de Dreyfus ». C’est la levée des boucliers dans les milieux de droite. On veut empêcher l’orateur de s’exprimer. Il va lancer un appel aux républicains, aux démocrates, aux socialistes, aux révolutionnaires pour que soit respectée la liberté de parole et de réunion. Deux cents gardiens de la paix et un bataillon de hussards sont chargés d’assurer l’ordre. Il n’est pas dit que Faure ait pu s’exprimer à cause du tumulte ; la police fit évacuer la salle. Des manifestations se poursuivirent tard dans la nuit associant pour toujours le nom de Sébastien Faure au scandale et au désordre.

III

« Le sens révolutionnaire s’est un tantinet émoussé en nous à force de rêver au lieu d’agir chaque jour sur le peuple par une propagande incessante et nette », écrit Antignac dans les Temps nouveaux en 1899. Les compagnons s’étaient repliés sur eux-mêmes, plutôt découragés. Vers 1910, l’arrivée de militants espagnols vint quelque peu modifier la situation.

Après la période des attentats et la période qui s’ensuivit, une nouvelle orientation se fait jour. La propagande par le fait, comme facteur d’émancipation sociale, est dénoncée, pour lui préférer l’action collective et l’invitation à entrer dans les syndicats.

Mais les compagnons bordelais ont la plus grande méfiance envers les syndicats. Deux hommes plus particulièrement vont faire la démarche vers les syndicats : l’arrimeur Antignac, déjà nommé, et le tonnelier Crispel, plutôt syndicaliste révolutionnaire.

Manque la page 127 du mémoire.

Les outrances de langage d’Antignac et ses appels à la violence semblent avoir fait le vide autour de lui : l’ouvrier bordelais, en général, est plutôt réformiste, sans goût pour l’anarchie ; nullement partisan de la grève générale et de l’action antimilitariste.

Si les syndicats sont le lieu des « auditoires tout trouvés », il y a tout autant « les conférences de quartier, les grandes réunions, les universités populaires, les journaux du parti, la propagande individuelle […], les manifestes, les brochures ».

L’action syndicale de Crispel semble avoir été plus efficace. Il engageait les grévistes à « demeurer fermes et unis […], tout en gardant le calme le plus exemplaire ». Il est qualifié d’« éducateur », « dans l’esprit même du syndicalisme révolutionnaire ». « Constructeur », il organisa à la Bourse du travail un service médical où les ouvriers pouvaient également recevoir des conseils pour bénéficier des assurances. Secrétaire adjoint de la Bourse, il démissionna suite à un ordre du jour approuvant le secrétaire qui préconisait une tactique excluant la violence. Crispel était antimilitariste inscrit au Carnet B.

L’entrée dans les syndicats n’ayant pas fait l’unanimité, les anarchistes bordelais explorèrent des voies nouvelles et se dispersèrent en de multiples tendances : la propagande antimilitariste, la création de « milieux libres », l’illégalisme, etc.

Une « société anarchiste expérimentale » est lancée à Bordeaux, statuts à l’appui, mais ne peut voir le jour par manque de financement.

Une université populaire fut créée. Une bibliothèque est fondée, des causeries scientifiques, littéraires, philosophiques, artistiques voient le jour. La bibliothèque ferma au bout de trois années, certains « oubliant » de ramener les livres.

En 1904, naît le premier groupe antimilitariste bordelais, très actif, qui deviendra bientôt section antimilitariste internationale anarchiste. En 1905, procès de vingt-huit dirigeants de l’AIA : fortes peines de prison. La section bordelaise n’y survécut pas.

Puis c’est dans les syndicats, par un Appel aux conscrits, que se fait la propagande antimilitariste et antipatriote.

Chez les anarchistes à proprement dit, les positions se radicalisent :

« À la question de savoir quelle attitude devraient avoir les anarchistes en cas de guerre de leur pays, plusieurs assistants ont répondu qu’ils ne répondraient pas à l’appel qui leur serait fait et emploieraient tous les moyens, même le sabotage, pour empêcher qu’elle ait de bons effets. »

Un « comité de défense sociale » ouvert à tous les antimilitaristes fut créé en 1912 pour se désagréger rapidement. Cette année-là, à Bordeaux, l’anarchisme ne comptait plus qu’une dizaine de fidèles.

Entre 1912 et 1914, des Espagnols vinrent conforter l’anarchisme bordelais : ils cherchaient du travail et la liberté. Sous l’impulsion de Julian Saavedra se constitua même un groupe dénommé Acracia. Une campagne active fut menée, par l’intermédiaire des syndicats, en faveur des « victimes de Gigon ». Les délégués des syndicats ouvriers de Bordeaux se proposaient, si justice n’était pas rendue aux « victimes », de « boycotter et de faire boycotter les produits espagnols et de s’opposer au déchargement des navires battant pavillon espagnol ».

En 1912, le groupe bordelais, dit « d’études sociales », adhérait à la Fédération communiste anarchiste de Louis Lecoin, puis disparaissait.

Les menées policières expliquent, mais pas complètement, le marasme anarchiste bordelais. C’est Antoine Antignac, le 4 avril 1914, qui proposa la fusion des éléments français et espagnols. L’alliance ne dura pas deux mois.

En août 1914, la mobilisation générale était décrétée. À quelques exceptions près, ceux des compagnons bordelais qui reçurent leur livret rejoignirent leur unité.

Jacques-Henri Gbenou conclut ainsi son mémoire :

« Des groupes éphémères, des effectifs insignifiants, une inorganisation quasi permanente, une propagande souvent inégale et bien peu efficace, un émiettement des forces en de multiples tendances, un relatif isolement au sein du mouvement ouvrier local : l’échec de l’anarchisme bordelais est incontestable. »

À rajouter l’impact négatif de la « période terroriste » sur le public bordelais et l’affaiblissement des forces après cette épreuve où la police se déchaîna.

Sans doute, également, « l’absence d’un important prolétariat local, doté d’une profonde conscience de classe ».

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L’autre mémoire : « Le mouvement libertaire à Bordeaux, 1914-1968 » est de Ludovic Bonleux (université de Bordeaux III, maîtrise d’Histoire sous la direction de Bernard Lachaise, 1997-1998).

Sources : union locale CNT, Centre de documentation et d’études sociales, Association des amis d’Aristide Lapeyre, Organisation communiste libertaire, Centre d’études libertaires, Centre international de recherches et d’études sociales, Centres internationaux de recherches sur l’anarchisme (de Lausanne et Marseille), Michel Slitinsky, Leïla et Manuel. À rajouter les personnes qui ont accordé un entretien : Gérard Escoubet, Valeriano Espiga, Cayo Herrero, Marc Prévôtel, Joachim Salamero, Michel Slitinsky, Emilio Travé.

Également les Archives départementales de la Gironde et les Archives municipales de Bordeaux et les journaux libertaires.

En introduction, Ludovic Bonleux écrit qu’il n’y a pas de « doctrine anarchiste préétablie », mais de nombreux théoriciens et adeptes qui adhèrent à des principes : l’élimination totale de l’État, de l’Église et de la propriété privée (du moins de la grande qui est génératrice d’inégalités).

L’auteur ne fait pas de différence entre les mots « anarchiste » et « libertaire ».

Il discerne trois grandes tendances dans l’anarchisme :

− L’individualisme opposé à une « organisation stricte de la société », favorable à des regroupements « temporaires » ;

− L’anarcho-syndicalisme : le syndicat devant « être la structure de base de la nouvelle société » ;

− Le communisme libertaire qui « emprunte certains thèmes au marxisme » sans pour autant être partisan de la dictature du prolétariat.

Cet ensemble se présente pour l’auteur comme une « nébuleuse » aux limites idéologiques difficiles à cerner, nébuleuse qu’il qualifie de « mouvement libertaire » avec des ramifications avec les milieux libres penseurs et pacifistes.

Ce mémoire ne veut pas traiter du « mouvement anarchiste bordelais » mais du mouvement anarchiste « à Bordeaux ». Ainsi, il marque une différence entre les anarchistes français plus individualistes opposés aux anarchistes espagnols marqués par l’anarcho-syndicalisme. Pour l’auteur, il importait de savoir si ces militants internationalistes avaient « réussi à s’entendre » et « à créer un nouvelle voie, synthèse de ces deux grands courants ».

Itinéraire des militants de 1914 à 1919

Il semble que les compagnons acceptèrent sans enthousiasme la mobilisation, surtout par crainte des dangers que représentaient l’insoumission ou la désertion. D’autre part, il était prévu que ceux qui étaient fichés sur le carnet B seraient enfermés en camp de concentration si la guerre était déclarée. Il faut dire que la plupart des militants n’étaient pas en âge d’être appelés. Crispel et Joseph Durand, quant à eux, mobilisés en août 1914, furent démobilisés en mars 1919.

Aristide Lapeyre, mobilisé à 18 ans en 1917, fut démobilisé en 1920. L’armistice de 1918 le sauva de justesse d’un envoi sur le front de guerre. En trois années, son « comportement » lui aurait valu quelque cinq cents jours de salle de police ou de prison.

Dès 1914, Sébastien Faure fit savoir son opposition à la guerre dans un tract : « Vers la paix » et par la publication du journal Ce qu’il faut dire.

De leur côté, les militants espagnols, foncièrement opposé à l’Union sacrée, n’étaient pas affectés par la mobilisation. S’ils se réunissaient clandestinement, ils étaient pour autant surveillés par la police. À noter une grande mobilité de ces compagnons et leur militantisme (grève des dockers, athénée espagnol).

En 1921, le préfet signale au maire de Bordeaux qu’un nouveau groupe s’est organisé : il s’agit du « Groupe libertaire de Bordeaux » (ou « Groupe des libertaires ») qui tient ses réunions à la Bourse du travail. S’y retrouvent A. Lapeyre, E. Bonnin, J. A. Richard, A. Roumat et d’autres dont Antignac.

D’avril à septembre 1922 paraît la Révolte (organe anarchiste du Sud-Ouest) ; onze numéros tirés à 2000 exemplaires.

La première réunion publique et contradictoire semble avoir eu lieu le 15 mars 1923 sur le thème : « Ce que veulent les anarchistes ». Moins d’une trentaine de personnes présentes.

En mai 1924, le Groupe libertaire invite Germaine Berton à un meeting « pour l’amnistie des prisonniers politiques et contre le fascisme » ; elle avait été acquittée après avoir assassiné le chef royaliste Marius Plateau. Le maire de Bordeaux décide d’annuler le meeting où quelque 1500 personnes s’étaient présentées. Le meeting eut lieu aux limites de Bordeaux où, peut-être, 8000 personnes y assistèrent. Puis les manifestants revinrent en ville où eurent lieu des échauffourées des plus violentes avec à la clé une audience devant le tribunal correctionnel pour coups et outrages à agents pour un certain nombre de manifestants.

Suite à ces événements et à un nouveau meeting de protestation, on assiste à un renforcement du groupe anarchiste qui atteint jusqu’à une cinquantaine de personnes.

Mais, en cette année 1924, des dissensions conduisent à la création du Club des réfractaires animé par Aristide Lapeyre tandis que le premier groupe reste influencé par Antignac. Problème de personnes ? Le premier groupe plus anarchiste que le second qui, lui, se veut surtout anarcho-syndicaliste ? J. A. Richard, qui voulait intensifier l’activité révolutionnaire, trouvait « que l’action de Lapeyre n’était pas assez violente », plutôt portée sur l’éducation et la prise de conscience individuelle…

Mais un autre paramètre entrait en ligne de compte : l’apparition d’une nouvelle tendance, le plate-formisme, impulsé au niveau national par Makhno et Archinov qui préconisaient une « organisation anarchiste puissante et unie au point de vue idéologique et tactique ». Cette thèse s’opposait à l’autonomie des groupes et au « synthésisme » préconisés par Sébastien Faure.

En 1926, le Groupe libertaire, sous l’impulsion d’Antignac, devient le Groupe anarchiste communiste qui finit par s’effondrer après le départ d’Antignac qui meurt en 1930.

En 1933, le Club des réfractaires se transforme en groupe « Culture et action » : d’abord l’éducation, l’action et la révolution ensuite. Et puis il fallait oublier les anciennes fractures entre « réfractaires » et « anarchistes communistes ». Parallèlement au groupe, dès 1936, se forme un groupe des Jeunesses libertaires.

Les syndicats

Les anarchistes bordelais se sont toujours intéressés aux syndicats. Mais suivre les positions des compagnons entre la CGT, la CGT-U, la CGT-SR, les syndicats indépendants, les autonomes (et la CNT), etc., est un peu compliqué.

Donnons la parole à Antignac qui s’exprime à propos de la charte d’Amiens : cette dernière « a peut-être quelques défauts mais nous serions lâches si après l’avoir ardemment défendue, nous voulions la violer ». « Les anarchistes ont le devoir de prendre part à tous les mouvements révolutionnaires du prolétariat (et doivent agir en son sein) des syndicats réformistes, unitaires et autonomes. »

À noter qu’en septembre 1929, les dockers de Bordeaux se mettent en grève pour une augmentation des salaires. Henri Laveau (Lavaud ?) du Club des réfractaires est parmi les dirigeants de cette action.

Sur le plan national, il semble que les anarcho-syndicalistes bordelais eurent une certaine influence. Ainsi, de 1935 à 1939, Paul Lapeyre, qui était un actif propagandiste, donna une série de conférences pour le compte de la CGT-SR.

Cette partie pourrait sans doute être étoffée.

Luttes entre les deux guerres

Il s’agit surtout de campagnes de solidarité organisées conjointement par les anarchistes avec la CGT, la SFIO, la Section française de l’Internationale communiste, la CGT-U, le Secours rouge, la Ligue des droits de l’homme, etc. :

− En été 1926 pour soutenir Sacco et Vanzetti.

− En décembre 1926, en faveur d’Ascaso, Durutti et Jover, des militants ibériques qui risquent la peine de mort s’ils sont renvoyés dans leur pays.

− En janvier 1929, une campagne est lancée pour Paul Louis Vial, anarchiste déserteur, « condamné au bagne et à l’exil pour vol ».

Il s’agit aussi de l’affaire des stérilisés. Le 1er avril 1935 éclate un scandale : Aristide Lapeyre et les époux Prévôtel sont arrêtés et inculpés pour castration, violences sur autrui et mutilations volontaires. Ces derniers avaient aidé Norbert Bartosek, libertaire de nationalité autrichienne, à pratiquer au moins sept vasectomies au domicile des Prévôtel. Un non-lieu finit par être prononcé en avril 1936 pour deux personnes et de la prison pour d’autres.

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Ici se place le résumé du travail d’Hélène Burg :

le Mouvement néo-malthusien français de 1920 à 1939. Mémoire de maîtrise (2000-2001), université Bordeaux III.

Au début des années 1930, tous les pays de l’Europe occidentale − à l’exception de l’Espagne et de l’Italie − sont confrontés à une diminution de la fécondité. La France, autrefois le pays le plus peuplé d’Europe, est maintenant dépassée par l’Allemagne, la Russie, le Royaume-Uni, etc. Et la guerre de 14-18 a encore accentué le déclin démographique de la France.

Au XVIIIe siècle, suite à la révolution industrielle, l’Angleterre va se trouver face à un problème inverse : le « pullulement de la classe ouvrière », une main-d’œuvre nombreuse et misérable qui s’entasse dans les centres industriels.

Diverses réflexions vont alors être menées sur le sujet, dont celle de T.R. Malthus (1766-1834) qui écrit que la population progresse de façon géométrique alors que les moyens de subsistance ne le font que de façon arithmétique. Malthus, sans remettre en cause les fondements de la société − et pour que la population pauvre diminue −, va préconiser la chasteté dans le célibat et le mariage tardif.

Le malthusianisme à la morale restrictive et plutôt réactionnaire laissera place au néo-malthusianisme plus radical et social.

L’ouvrier anglais Francis Place (1771-1854) préconise ainsi que des « moyens de précaution » sexuels soient mis à la connaissance de tous les gens mariés.

En 1825, Richard Carlile (1790-1843) publie une brochure rassemblant tous les moyens anticonceptionnels connus alors.

Au milieu du XIXe siècle, Robert Owen (1771-1858) et Charles Knowlton (1800-1850) publient des textes néo-malthusiens. Ils sont poursuivis par la justice.

En 1854, paraît à Londres un ouvrage intitulé « Éléments of Social Sciences ; or, Physical, Sexual and Natural Religion » du docteur Drysdale, livre qui eut une grande influence sur la propagation des théories néo-malthusiennes ; traduit en de nombreuses langues, la première édition française date de 1861.

En 1877, Annie Besant (1847-1933) et Charles Bradlaugh (1833-1891) distribuent ouvertement un pamphlet contenant des indications pratiques sur les moyens contraceptifs : il s’agissait de provoquer une réaction des autorités. Ils furent jugés et condamnés à six mois de prison pour « obscénité ». La grande presse et l’opinion publique en général ne voulaient voir dans ces activités que pornographie commerciale.

C’est l’Américaine Margaret Sanger (1879-1966) qui remplace le mot de « néo-malthusianisme » par « birth-control » ; après avoir ouvert une clinique à Londres en 1921, elle fonde le premier centre de planning familial aux États-Unis en 1923.

C’est Paul Robin (1837-1912) qui introduit en France le néo-malthusianisme.

Mais les idées sont connues, en France, au moins depuis 1892 quand Marie Huot (1846-1930) lance le slogan de « la grève des ventres ».

Pour Paul Robin, l’émancipation sociale des plus défavorisés et l’épanouissement personnel des hommes et des femmes − surtout des femmes − passent obligatoirement par le contrôle de la natalité ; de plus, il prône la liberté de la maternité dont le choix doit revenir obligatoirement à la femme, qui doit aussi avoir la faculté de choisir son compagnon.

Avec la Ligue de la régénération humaine, qu’il fonde en 1896, Paul Robin entame une œuvre de propagande qui ne trouve devant elle le plus souvent que de l’indifférence.

En décembre, une brochure traduite du néerlandais, « Moyens d’éviter les grandes familles », fait scandale dans la presse qui condamne cette « apologie du pessaire », mais l’événement fait connaître la Ligue.

En 1902, c’est la rencontre de Robin avec Eugène Humbert (1870-1944) et Jeanne Rigaudin (1890-1986) − elle deviendra la compagne d’Eugène −. Ils prennent en main l’organisation matérielle de la ligue, apportant ainsi une impulsion nouvelle à sa propagande. Le journal « Régénération » deviendra une publication mensuelle régulière. La Ligue se dote de conférenciers : Nelly Roussel et Liard-Courtois ; ce dernier fut un temps bordelais.

Humbert démissionne de la Ligue en 1908 et fonde un nouveau journal : « le Malthusien » qui aura comme collaborateurs Manuel Devaldès et E. Armand.

À la fin de l’année 1910, une Fédération des groupes ouvriers néo-malthusiens voit le jour avec l’idée de créer une coopérative pour la vente d’objets de « préservation sexuelle », à un prix accessible à la classe ouvrière. La fédération se dote d’un journal : « Rénovation » et même d’un matériel de projection : le « cinéma social ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les idées néo-malthusiennes ont de la peine à pénétrer les milieux libertaires, syndicalistes, libres-penseurs, coopérateurs, etc. C’est Eugène Humbert qui fera ce travail et qui finira par convaincre quelqu’un comme Sébastien Faure.

Cependant, dès 1900, on peut retrouver des articles du Bordelais Antoine Antignac dans les colonnes du « Libertaire », articles favorables à Paul Robin.

En effet, pour Proudhon, Bakounine, Reclus ou Jean Grave, la limitation des naissances n’est pas un moyen de libération sociale. La lutte féministe dans le cadre du capitalisme est une illusion, elle doit se faire par la révolution sociale.

Le mouvement néo-malthusien aura surtout contre lui les natalistes, mouvement de réaction morale qui se mobilise contre la baisse de la population française, qui est réelle. Les causes essentielles de cette dépopulation étant dues à diverses maladies comme la tuberculose, la syphilis, l’alcoolisme, à la mortalité des enfants mis en nourrice ou illégitimes, au manque d’hygiène général, aux conditions des logements insalubre, manque d’eau et de chauffage. Par ailleurs, les conditions de travail sont pénibles et mal rémunérées.

La dépopulation française sera compensée à partir de 1919 par l’arrivée d’une main-d’œuvre étrangère puis par le rapprochement des familles.

La justice d’alors ne disposant d’aucun moyen d’action contre les néo-malthusiens, les natalistes attaqueront en invoquant l’outrage aux bonnes mœurs et la pornographie. Un certain Béranger, dit « le père la Pudeur », se fera remarquer. Il impulsera, à Bordeaux, en 1905, lors d’un congrès contre la licence des rues, un regroupement de défense de la moralité publique.

Les discussions sont animées en haut lieu, et les parlementaires s’interrogent sur la façon de lutter contre cette dépopulation face à une Allemagne qui paraît dangereuse : « Que fera le fils unique de la France devant l’invasion des cinq fils pauvres de la famille allemande ? »

Et, au lendemain de la guerre 14-18, le mouvement néo-malthusien sera en profond décalage avec la situation démographique de la France qui compte environ 1,4 million de morts ; le discours sur la limitation des naissances passe donc mal et va provoquer un malaise et une réaction dans les milieux politiques les plus larges. Un double problème se présente :

− La volonté nataliste gouvernementale pour combler les pertes de la guerre, reconstituer la main-d’œuvre et reconstruire le pays.

− Une volonté d’émancipation des femmes et la montée d’un mouvement féministe. Il s’agit également d’intervenir dans la vie privée et d’aborder le sujet tabou de la sexualité.

Toutes ces discussions vont préparer le terrain à la promulgation de la loi du 31 juillet 1920 qui stipule que l’avortement est strictement interdit. La contraception est également passible d’une amende, voire d’une peine de prison. Toute information diffusée sur le sujet peut également aboutir à une pénalité.

Le néo-malthusianisme est désormais en difficulté.

Mais, pour autant, les idées vont être de plus en plus diffusées et reprises ; c’est un large réseau de sympathisants qui va se mettre en place.

Si Paul Robin et Eugène Humbert ont animé le mouvement néo-malthusien avant la guerre de 14, il faut signaler maintenant, juste avant le tout début de cette guerre, l’entrée confirmée d’une femme dans le mouvement : Jeanne Humbert. Après un parcours de vie étonnant, elle se donnera entièrement aux idées et marquera la deuxième période néo-malthusienne, celle de l’interdiction de la propagande.

Il faudrait, ici, s’attarder sur l’ensemble des idées néo-malthusiennes qui forment un tout cohérent. Ainsi Paul Robin a fini par considérer que le néo-malthusianisme est une fin en soi : et si les néo-malthusiens sont antimilitaristes, ils ne sont pas que cela, car ils ont une large vision de la société qu’ils souhaitent : licenciement général des armées, suppression de la propriété individuelle remplacée par la socialisation des moyens de production et des produits de consommation, etc., légalisation de l’avortement et reconnaissance de la maternité comme fonction sociale. « Nous sommes socialistes dans la plus ample acception du mot mais nous sommes aussi individualistes. »

Surtout, peut-être, ils luttent pour une nouvelle vision du rôle de la femme et veulent se débarrasser de l’image de l’« ouvrière, ménagère, mère, servante de l’homme, soigneuse de l’enfant, exploitée par le capitalisme, n’ayant pas la parole au sujet des lois et des mœurs qui l’asservissent ». De plus, ils annoncent l’avènement du plaisir sexuel féminin sans risque ni moralisme en y ajoutant les droits de l’enfant.

Mais quels sont les moyens contraceptifs de l’époque ?

Dès la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, le coït interrompu se serait diffusé massivement. En 1848, la vulcanisation du caoutchouc permet la fabrication massive de préservatifs solides et bon marché. Vers 1880, le diaphragme vaginal est au point. On pratique également la poire à injection de spermicide. Et il y a aussi l’avortement et l’infanticide. Et puis, à noter, la vasectomie pour l’homme qui nécessite une petite intervention chirurgicale.

Le journal « la Grande Réforme » émet les plus grands doutes sur l’efficacité de la méthode anticonceptionnelle dite d’Ogino-Knaus qui « pourrait devenir une méthode de repopulation ».

C’est en mai 1931 que sortira à Paris le premier numéro du mensuel néo-malthusien « la Grande Réforme », sous-titré : organe de la Ligue de la régénération humaine fondée par Paul Robin en 1896 (Culture individuelle – Réforme de la morale sexuelle – Transformation sociale). « La Grande Réforme » arrêtera sa publication à la déclaration de guerre en août 1939, à son centième numéro, mais reprendra de 1946 à 1949 sous la direction de Jeanne Humbert.

Après la loi de 1920 et l’interdiction de la propagande, il devient plus difficile de divulguer les moyens de contraception : les néo-malthusiens vont se concentrer sur la théorie. Ils vont également s’investir dans des mouvements proches du leur. Ils vont alors organiser des réunions privées syndicales ou politiques ne touchant qu’un public restreint mais qui va déboucher sur un plus large public. La presse libertaire, pacifiste, syndicale, libre-penseuse va s’ouvrir à eux de façon diversifiée.

Tous les articles témoignent que la loi de 1920 n’est que partiellement appliquée.

En juillet 1928, une ligue mondiale pour la réforme sexuelle est créée à Copenhague ; ses principes, sans être suffisamment radicaux pour les Français, sont relativement proches de la doctrine néo-malthusienne. Le siège de la section française sera le domicile d’Eugène Humbert qui en deviendra le secrétaire général.

En France, l’activité de la ligue sera limitée quand, à l’étranger, la liberté semble plus grande : le birth-control est légal dans de nombreux pays mais a perdu son caractère révolutionnaire.

Pour les néo-malthusiens, la procréation doit devenir plus rationnelle, les générations prochaines doivent avoir pour but l’amélioration de l’espèce, sa régénération par la science ; il est même question de la stérilisation des « anormaux et des malades avérés ». Cependant, dès l’introduction des lois sur la stérilisation par Hitler, les néo-malthusiens en dénonceront le caractère raciste.

L’éducation sexuelle des filles et des garçons − assimilée par le grand public au dévergondage − est une des priorités des néo-malthusiens.

Les néo-malthusiens traitent peu de la prostitution, et Paul Robin pense que la meilleure façon pour les prostituées de se défendre est de créer un syndicat.

Au début des années 1930, les socialistes et les communistes vont être plutôt favorables aux idées néo-malthusiennes : un projet de loi sera déposé en 1932, demandant l’abrogation de la loi de 1920 et, en 1933, le parti communiste demande la dépénalisation de l’avortement.

Mais l’avortement, considéré comme un crime, reste le grand problème. Face à la détresse des femmes et face aux conditions souvent catastrophiques dans lesquelles sont pratiqués les avortements, Eugène Humbert en réclame la légalisation, cette action ne pouvant être qu’un pis-aller.

Pratique clandestine difficilement évaluable mais estimée à quelque 500 000 cas par an, l’avortement est aussi la cause de la mort de nombreuses femmes. L’avortement est peu réprimé car difficile à prouver. Si on instruit 700 affaires d’avortement par an, cinq ou six condamnations sont prononcées. En 1923, l’avortement, de crime, devient délit et paradoxalement plus facilement condamnable car soumis à des magistrats et non plus à un jury populaire. La répression va ainsi se faire plus sévère : les plus pauvres en étant les victimes.

Nous avons dit que les néo-malthusiens se sont investis dans des mouvements proches, surtout Jeanne Humbert qui va devenir la principale oratrice de la Ligue internationale des combattants de la paix. Elle écrira aussi dans « le Barrage », organe de la Ligue.

« On peut ramener les causes des guerres à trois grandes catégories : dans les causes naturelles ou biologiques figurent le surpeuplement et l’instinct de combativité des jeunes mâles, impulsion qui pourrait bien être d’origine sexuelle. Dans les causes sociales, on peut comprendre la religion, le militarisme, l’État et le capitalisme. Dans les causes psychologiques entrent l’éducation particulariste relative au clan ou à la nation, les préjugés de race, de couleur, de langue, de coutumes et de mœurs, l’esprit de corps ou ce qu’on a appelé ‘‘l’âme collective’’ ».

Il faudrait aussi parler de Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme médecin diplômée en psychiatrie en France au parcours absolument étonnant.

La guerre a amené la population à reconsidérer les structures et les mentalités de la société française, c’est une totale remise en question. Tout est bousculé : couples décomposés, plus de 600 000 veuves, etc. On veut vivre…

Les années 1920 seront marquées par l’avancée d’un féminisme « bourgeois » qui n’entend pas pour autant changer les bases de la société.

Cependant, tout au long de cette période, les néo-malthusiens subiront prison et amendes, d’autant plus sévèrement que quasiment tous sont de filiation anarchiste : l’association de malfaiteurs leur sera souvent appliquée.

Mars 1921, perquisition des anciens bureaux de « Génération consciente ». Des brochures et des tracts sont confisqués ; et la police en profite pour arrêter Eugène Humbert qui, malgré ses 51 ans, sera condamné en mai à cinq ans d’emprisonnement pour… insoumission et aussi pour avoir « enlevé des bataillons à la France » par sa propagande néo-malthusienne.

Jeanne Humbert, en juin, sera incarcérée pour « infraction à la loi du 31 juillet 1920 ». Et puis Jeanne et Eugène seront condamnés à deux ans de prison et à 3000 F d’amende chacun. Jeanne fera plus tard le récit de cet emprisonnement. Cependant, l’un est l’autre bénéficieront de réductions de peine. D’autres procès suivront…

Et on en arrive maintenant à l’affaire des « stérilisés de Bordeaux ».

Si ce résumé (et les autres) servait plus tard à une courte publication sur Bordeaux, c’est sur ce point qu’il faudrait insister et rajouter le dernier épisode de la vie d’Aristide, celui de l’avortement qui a mal tourné.

En avril 1935, trois personnes sont écrouées à Bordeaux : le couple Andrée et André Prévôtel et Aristide Lapeyre, tous anarchistes. Sur commission rogatoire, on arrête également à Neuilly-sur-Seine Louis Harel et, à Bruxelles, Norbert Bartosek. Ils sont accusés d’avoir pratiqué le dimanche 24 mars 1935 des vasectomies sur une quinzaine d’individus qui les sollicitaient. Un certain Jean Baëza est également recherché.

Les inculpés ne sont pas sous le coup de la loi de 1920, car il s’agit de « manœuvres anticonceptionnelles » et non pas de « propagande ». L’inculpation qui pèse sur eux, c’est l’infraction à l’article 316 du Code pénal qui vise la castration et l’article 309 qui punit les violences, coups et blessures.

La presse (le Matin, Paris-Soir, le Populaire, la France, la Petite Gironde, le Petit Parisien, le Petit Marocain, etc.) va s’emparer de l’événement et tenir le public en haleine durant une semaine : l’affaire est sensationnelle ! On veut comprendre pourquoi des hommes se sont soumis à une mutilation volontaire, savoir si ce sont des « chargés de mission », des agents de l’étranger », qui importent sur notre territoire des rites destinés à amoindrir notre race et à répandre des germes de désagrégation. D’ailleurs, celui qui pratiquait les opérations dans la cuisine des Prévôtel est un étranger, un Autrichien.

D’après le rapport de police, le groupe anarchiste bordelais − les Réfractaires − groupe peu nombreux, comprend une femme, Léa Fondeville, et ces individus s’occupent « plutôt de questions pornographiques que des intérêts de l’Union anarchiste ».

La lecture des journaux donne une impression d’hyperactivité des militants bordelais quant au néo-malthusianisme. Mais, toujours d’après les rapports de police, l’antimilitarisme et l’anticléricalisme sont également abordés.

L’activité néo-malthusienne ne date pas de la veille, c’est souvent à l’initiative d’Antoine Antignac.

En décembre 1910, des billets avaient été collés dans Bordeaux : « Le mariage, c’est la prostitution légale. Vive l’anarchie ! ».

En octobre 1911, une brochure sur la préservation sexuelle était en vente lors d’une conférence d’André Lorulot.

En 1924, un certain Richard remplace Antignac pour une causerie sur « le mariage, l’union libre et l’éducation sexuelle ».

En 1926, une conférence publique et contradictoire est organisée sur « pornographie ou éducation sexuelle intégrale ».

En mars 1935, le groupe anarchiste organise une conférence sur « l’éducation sexuelle et les moralités religieuses néfastes » avec la participation de Jean Marestan.

En 1938, Sébastien Faure fait une conférence sur « Dieu bénit les familles nombreuses ». Toujours en 1938, le groupe Action et culture fait une causerie sur « l’amour et les filles mères au sein de la société ».

À Bordeaux, en 1936, après l’affaire des stérilisés, Andrée Prévôtel et Aristide bénéficièrent d’un non-lieu. Si l’on ne tient pas compte pas des amendes, Bartosek fut condamné à trois ans de prison (plus dix ans d’interdiction de séjour), Baëza à deux ans (dix ans d’interdiction), Harel et André Prévôtel à six mois. Plus les frais du procès. Les peines furent réduites par la suite.

En 1942, Eugène Humbert sera inculpé pour complicité de tentative d’avortement, arrêté et condamné à dix-huit mois de prison. Tombé malade en prison, il est transféré à l’hôpital d’Amiens qui sera bombardé. Eugène y trouvera la mort à 74 ans. Paul Robin s’était suicidé en 1912 quasiment au même âge.

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Il s’agit maintenant de solidarité avec la Révolution espagnole. Le 19 juillet 1936 commençait « une sanglante guerre civile mais aussi une révolution sans précédent ».

« Dès 1926, A. Lapeyre tenait une rubrique hebdomadaire dans l’Insurgé intitulée “Choses d’Espagne” dans laquelle il faisait des comptes rendus sur “la presse, la littérature et le mouvement social espagnol” dans laquelle il écrivit : “Je suis parfaitement convaincu qu’une révolution éclatera en Espagne […] et qu’elle prendra là-bas, plus que partout ailleurs, une forme à tendance anarchiste. Je ne prétends pas […] que cette révolution est une affaire de quelques mois ou d’un ou deux ans [mais] cela est possible. »

Dès janvier 1935, Paul Lapeyre écrit dans le Combat syndicaliste sur les événements des Asturies et fait des tournées de conférences pour la CGT-SR.

À l’annonce de la réponse populaire au pronunciamento franquiste, la solidarité s’organisa :

− Solidarité en partant pour l’Espagne ; si les militants français furent rares à combattre sur le front, ils eurent un rôle de soutien important ; de même qu’au niveau de l’information par des traductions d’articles et par des émissions de radio en français.

− Solidarité depuis la France par des collectes de fonds, de vêtements, de médicaments et d’armes. Puis fut fondé le Comité pour l’Espagne libre qui deviendra la SIA (Solidarité internationale antifasciste). En septembre 1937, Aristide crée « l’Espagne antifasciste, organe trimensuel au service de la révolution espagnole à laquelle participèrent son frère Paul, Jean Barrué et des militants non bordelais » ; action contre Franco mais aussi contre Staline. De nombreuses conférences furent organisées ; une de Sébastien Faure, sur le « rôle des anarchistes dans la guerre civile en Espagne », en décembre 1936, réunit près de 1500 personnes dans la salle de l’Alhambra de Bordeaux.

Des luttes internes se manifestèrent entre ceux qui voulaient élargir la lutte antifasciste en s’alliant à d’autres tendances politiques et ceux qui pensaient qu’il fallait immédiatement détruire l’État et faire la révolution.

Les frères Lapeyre semblent avoir jugé les faits avec objectivité « sans craindre de signaler ce qui était mal fait ».

Sur la répression communiste contre la CNT, les anarchistes et le POUM, les anarchistes bordelais semblent avoir été unanimement d’accord.

− Solidarité en accueillant, en secourant les réfugiés, entre autres ceux qui étaient au camp de Mérignac dans de terribles conditions. « Faire évader des camarades des camps français, les cacher, les faire partir… », s’occuper des orphelins, etc.

La Seconde Guerre mondiale

C’est avec un très relatif enthousiasme que les libertaires bordelais apprennent les accords de Munich. Dès 1938, A. Lapeyre, Trémouille et Bernard avaient créé une section bordelaise de la Conférence contre la guerre en parallèle avec la Ligue internationale des combattants de la paix où militait Jean Barrué.

« A. Lapeyre gardait espoir et il affirma, en septembre 1938, que “la classe ouvrière allemande (était) sur ses gardes, prête à opposer la force d’inertie à tout appel à la mobilisation”. »

« À la guerre opposons la révolution sociale », était-il écrit sur un tract de l’union locale de la CGT-SR.

Mais devant l’événement catastrophique, chacun se débrouilla comme il put :

Jean-René Saulière refusa de rejoindre son régiment, se cacha pendant quelques mois à Bordeaux, puis se rendit à Marseille avec les papiers d’un compagnon (André Arru) qui ne pouvait être appelé. À Marseille, Saulière-Arru eut une activité clandestine.

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Ici se place le compte rendu du livre consacré à André Arru, recensé lors de l’émission libertaire Achaïra, sur la Clé des ondes, à Bordeaux, le jeudi 27 janvier 2011 :

Sylvie Knœrr-Saulière, Francis Kaigre, Jean-René Saulière, dit André Arru. Un individualiste solidaire (1911-1999) (Les Amis d’André Arru – Libre Pensée autonome – CIRA, 2004, 416 p.)

Jean-René Saulière, né à Bordeaux, militait avant la guerre 39-45 aux côtés d’Aristide, de Paul Lapeyre et d’autres personnes moins connues ; cela, au sein du groupe Sébastien-Faure de cette ville. Un père mort sur le front en 1916, lors de la précédente guerre, une mère plutôt absente, Jean-René fut élevé par sa grand-mère maternelle et son deuxième mari, tous deux athées. Cependant, ce n’est pas l’entente entre eux et, à 15 ans environ, Jean-René quitte ses grands-parents pour travailler. Période de « désarroi », de « désespoir », qui l’amène, presque, à s’engager dans l’armée. Plus tard, et déjà antimilitariste, il fera onze mois de service militaire dans des conditions pas trop désagréables. Mais c’est un grand lecteur…

Puis, vers 1933, une « révélation » − c’est son terme −, une conférence de Sébastien Faure, place Gambetta, à Bordeaux, donnée devant deux mille personnes. C’est la rencontre avec le milieu libertaire. Il devient anarchiste et adhère au groupe après l’« Affaire des stérilisés » qui éclate en avril 1935. Puis, fin 1936, il se fera lui aussi vasectomiser.

Deuxième révélation, il découvre l’Unique et sa propriété, l’œuvre de Stirner, qui l’enthousiasme. Paul Lapeyre lui demande − un des bons usages de l’époque − de présenter « sa » lecture de l’œuvre au groupe ; ce qui fut fait, en vingt minutes et en toute inconscience, dira Jean-René. Mais il reconnaîtra que ce travail lui fut largement bénéfique.

À l’approche de la guerre de 39, il décide qu’il sera insoumis à l’armée mais aussi insoumis à toute arrestation volontaire. Ils étaient ainsi une bonne douzaine d’anars, à Bordeaux, dans ces dispositions, mais il se retrouva seul, à la fin, à refuser.

Un ami, André Arru, réformé définitif, lui donne ses papiers ; et Jean-René, devenu André Arru, débarque en février 1940 à Marseille, ville qu’il juge plus favorable à sa nouvelle vie. Il y trouvera rapidement un gagne-pain comme employé gérant d’une pompe à essence, commerce qui se transformera par la suite en un atelier de réparation de cycles ; atelier qui deviendra le quartier général d’un groupe anarchiste clandestin où figurait Voline, ce grand militant russe d’origine juive et compagnon de Makhno.

Le 3 août 1943, c’est l’arrestation ; en avril 1944, c’est l’évasion et l’arrivée à Toulouse avec d’autres faux papiers. En octobre, c’est le pré-congrès d’Agen qui préparera le congrès constitutif du Mouvement libertaire qui devait permettre « à toutes les tendances d’œuvrer vers un but commun, tout en conservant leurs caractères affinitaires ainsi que le maximum possible de liberté, sans que l’unité du mouvement soit diminuée ».

Et cet « individualiste » militera alors « comme un forcené » − le feu sacré est en lui − pour diverses organisations libertaires internationales et pour mettre sur pied l’organisation anarchiste « synthésiste » à la hauteur des ses idées ; comportement étrange pour des esprits rabougris, enfermés chacun dans sa petite idéologie censée sauver le monde. Militantisme qui l’amènera souvent à prendre la parole publiquement sur nombre de sujets et à écrire dans la presse libertaire.

En 1952, il est exclu de la Fédération anarchiste par l’équipe de Fontenis − c’est un épisode de l’histoire du mouvement bien détaillé dans le livre − ; cette organisation qui devint la Fédération communiste libertaire dura, elle, jusqu’en 1956. Puis la Fédération anarchiste (synthésiste) sera reconstituée à la fin de l’année 1953, et André Arru continuera à militer pour l’unité des anarchistes, pour la paix entre les peuples, pour la Libre-Pensée et pour l’individualisme anarchiste.

Mais par moments, devant les difficultés militantes, le découragement d’Arru sera à la hauteur de son engagement de « forcené ». S’y ajoutent des problèmes personnels et financiers.

Il fait part de ses désillusions à son vieil ami Aristide Lapeyre :

« Tu as toujours été un peu une énigme pour moi et c’est à la lumière de l’expérience acquise qui me fait comprendre ton comportement que je crois pouvoir définir ainsi : semer et attendre la récolte ; cette dernière ne sera bonne que si le terrain est bon, la graine bonne, les engrais bons ; la plante ne sera toujours que ce qu’elle peut être. Indiscrétion : Est-ce que je me trompe ?

− […] En gros, c’est bien cela. Tu as vu juste », répond Aristide. (353)

S’y ajoutent des interrogations, fruits d’une pensée active, non dogmatique, sans doute à comparer avec la démarche d’un Tomás Ibañez dont je vous ai parlé il y a peu ; Ainsi Arru en arrive à penser que « tout est à réviser dans la pensée anarchiste », « qu’une société sans autorité n’est pas viable ». (124)

Sur la « révolution », il écrit à Jeanne Humbert en 1981 :

« L’erreur des anarchistes (de la plupart) est de vouloir construire de toutes forces une société, de vouloir faire la révolution. Ah, cette sacro-sainte révolution qui doit changer les êtres humains du jour au lendemain d’un coup de baguette magique. Je m’y suis laissé prendre un temps, tout en gardant tout de même un peu de recul… » (348)

Pourtant, André Arru lutte toujours pour l’avènement d’une société libertaire mais « refuse d’y accéder par la violence, fût-elle qualifiée de «révolutionnaire» ». Il écrit également : « Je juge que la violence pour quelque raison que ce soit ne résout jamais rien. » (102)

Mais, en toute objectivité, il déclare : « Les pacifistes intégraux refusent toute violence serait-elle révolutionnaire ; bon nombre d’anarchistes et particulièrement l’anarcho-syndicalisme acceptent de répondre à la violence autoritaire, policière, dictatoriale, par le soulèvement spontané des masses. »

Le 8 avril 1959, André fait un exposé sur le pacifisme ; le 13, Camille Drevet parle des « Chemins de la non-violence ».

Mais il est clair que la non-violence n’est pas dans la culture militante d’Arru. D’abord parce que souvent associée à la religion ; et rappelons qu’André est un farouche anticlérical et qu’il a dû regarder cette non-violence qu’avec la plus grande méfiance ; mais rappelons, également, que la première action de non-violence « collective » contre la guerre d’Algérie ne date que de la fin de l’année 1960, après les actions non violentes contre les camps d’assignation à résidence. Cependant, lui, l’individualiste ne pouvait ignorer les publications de l’anarchiste belge individualiste non violent Hem Day ?

Par ailleurs, E. Armand, l’autre individualiste pour qui il avait une grande admiration avait fait connaître le texte de H.D. Thoreau sur la désobéissance civile. Mais on admettra que désobéissance civile et non-violence peuvent ne pas coïncider.

Cependant, en 1976, Arru écrivait dans le journal de la Libre Pensée des B.-du-R. un article intitulé : « La violence ne résout pas les problèmes », qui se terminait par : « Il faut trouver autre chose. » En 1977, écrivant à C.-A. Bontemps, il lui disait : « J’ai la conviction que le refus est la méthode de progression des individus dans la société. » (346) En 1983, écrivant à Marc Prévôtel : « Il reste le refus individuel et collectif. C’est lui et lui seul qui bloque l’autorité et, bien organisé, peut la faire reculer. Le refus organisé c’est, me semble-t-il, le seul moyen d’aller vers une société à caractère libertaire. » (362)

En 1959 l’Union des pacifistes de Provence propose un « Pacte du pacifiste », pacte que l’on peut qualifier de « non violent » et qui pour cette raison ne plaira pas au pacifiste Émile Bauchet qui écrit à Arru que « votre position sur la non-violence n’est pas la nôtre ».

Cependant, bien que « refusant de façon catégorique tout recours à la violence », il est certain que Arru a dû se sentir en décalage avec ces pacifistes qui ne partageaient pas ses préoccupations sociales : anticapitalisme, antiétatisme, anticléricalisme, etc. On le comprend trop bien. Nous serons quelques-uns, quelques années plus tard, à faire cette expérience. Mais il faut dire aussi que les temps avaient changé. Il y a ainsi des « sauts » d’une génération à une autre.

Il est à noter que l’on trouvera dans ce livre nombre de documents très éclairants sur le mouvement anarchiste, son fonctionnement et ses dysfonctionnements ; également sur les démêlés entre la Libre Pensée nationale et celle qui est devenue autonome.

Bonsoir à toutes et à tous.

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Paul Lapeyre, après quelques hésitations, se rendit à la caserne. Envoyé en Alsace, il fut fait prisonnier et se retrouva en Allemagne à travailler dans une ferme ; il tenta de s’évader, fut déporté successivement dans quatre camps d’internement et libéré en 1945 par l’armée anglaise.

Laurent Lapeyre, sous-lieutenant de réserve, accepta l’ordre de mobilisation.

Aristide Lapeyre était mobilisé en 1940.

André Maurasse fut incorporé et envoyé en Syrie.

Jean Barrué fut commandant d’artillerie puis prisonnier de guerre pendant quatre ans.

André Prévotel réussit à se faire réformer ; sa compagne, Andrée, fit cinquante jours de prison pour propos défaitistes.

La plupart des militants, comme en 1914, se résignèrent…

Après l’armistice du 17 juin 1940, chacun s’engagea, à titre individuel, dans des activités clandestines de résistance qu’il est parfois difficile de débrouiller.

Le parcours des Espagnols est différent. Ils n’étaient pas incorporables, mais ceux de la CNT ou de la FAI qui s’étaient réfugiés en France, après la défaite républicaine, peuplèrent les camps de concentration divers ou furent employés dans des compagnies de travailleurs étrangers. Puis ils commencèrent à se réorganiser dans le Mouvement libertaire espagnol. C’est en octobre 1941 que se situe l’assassinat d’un officier allemand, Reimers, qui aurait contresigné l’ordre de reconduire à la frontière des anarchistes espagnols ; et c’est pour cela qu’il aurait été exécuté par des anarchistes, mais rien n’est prouvé. Suite à cet attentat, 50 otages furent fusillés, principalement des communistes.

Donc des anarchistes espagnols travaillèrent plus ou moins pour l’occupant allemand, notamment pour fortifier le Mur de l’Atlantique ou à la base sous-marine de Bacalan ou sur le camp de Mérignac à reboucher des trous d’obus.

Puis beaucoup s’échappèrent pour se retrouver dans le bataillon Libertad, participant à la libération du Médoc, de la Pointe-de-Grave, etc. Ils espéraient, une fois l’occupant chassé, retourner combattre en Espagne : la chute de Hitler provoquerait celle de Franco. La déception fut grande.

La réorganisation de l’après-guerre

La première réunion pour une réorganisation des libertaires eut lieu à Toulouse le 19 juillet 1943 ; sans les Bordelais trop surveillés et désorganisés. Une seconde réunion se tint à Agen. Les groupes de Bordeaux étaient représentés alors par Aristide et Laurent Lapeyre et par Cayo Herrero.

La reconstitution du mouvement libertaire se fit à Paris en octobre et décembre 1945 ; elle prit le nom de Fédération anarchiste et devait théoriquement regrouper toutes les tendances de l’anarchisme : individualistes, communistes libertaires, anarcho-syndicalistes et jeunes libertaires. C’était compter sans la tendance plate-formiste animée par Georges Fontenis, omniprésente à Paris, qui au congrès de 1952 fit exclure M. Laisant, M. Joyeux, P. et A. Lapeyre, principaux opposants à une motion de vote par mandat.

En 1953, la FA de Fontenis devenait la Fédération communiste libertaire alors que les exclus recréait une nouvelle Fédération anarchiste avec le Monde libertaire, la FCL conservant le Libertaire.

Au niveau local bordelais, le groupe reconstitué prit le nom de Sébastien-Faure, puis relança l’« école » rationaliste Francisco-Ferrer. De nouvelles têtes apparaissent : G. Escoubet, J. Salamero, Marc Prévotel, Y. Peyraut. « Dans les années 1950-1060, entre trente et quarante-cinq personnes étaient adhérentes au groupe mais seulement la moitié pouvaient être considérée comme des militants actifs. »

En 1954, apparaît un groupe de « Jeunes libertaires de Bordeaux » en parallèle des « Juventudes libertarias ».

En 1963, un accord est signé entre Franco et le gouvernement français qui amène l’interdiction de la CNT. C’est à l’occasion d’un « Rassemblement international Jeunes libertaires » à Reynac-Vezac en Dordogne que les jeunes Bordelais vont s’engager dans une lutte pour la libération de jeunes militants espagnols qui avaient été arrêtés. Mais on assiste toujours à la vieille séparation entre des Espagnols plutôt anarcho-syndicalistes et des Français plus « synthésistes ».

Au niveau national, le mouvement anarchiste connaît de nouvelles turbulences avec l’arrivée de jeunes militants influencés par les thèses situationnistes, conseillistes ou communistes libertaires. Il ne semble pas que les groupes bordelais en aient beaucoup pâti.

Le syndicalisme

« À la Libération, pratiquement tous les syndicalistes français (dont les libertaires bordelais et certains Espagnols) se sont retrouvés à la CGT reconstituée. » Mais l’emprise du Parti communiste était telle que des scissions ont eu lieu avec à la clé la formation de syndicats indépendants ou autonomes.

En 1946 est ainsi créée la CNT française, rappel de la CNT espagnole ; elle connaît un certain succès pour rapidement s’affaiblir pour cause de divisions.

À Bordeaux, dans les années 1946-1947, il y aurait eu un millier d’adhérents à cette CNTf. La création de Force ouvrière va faire baisser les effectifs.

En effet, en Gironde, des socialistes et des réformistes s’allièrent à des syndicalistes révolutionnaires pour contrebalancer l’influence communiste et créèrent un « Comité départemental de coordination des syndicats ayant quitté la CGT ». Des anarcho-syndicalistes y prennent part, entre autres Paul Lapeyre, mais n’y resteront pas : les anarcho-syndicalistes espagnols ne voulaient pas que leur organisation soit intégrée à FO. Puis ces mêmes anarcho-syndicalistes espagnols abandonnèrent peu à peu la CNTf qui disparut vers 1956 pour reprendre une certaine influence dans les années 1960.

La CNT « en el exilio », dès 1939, s’était réorganisée dans les camp de concentration français. En 1945, lors du congrès de Paris, 26000 militants votèrent. Tous n’étaient pas anarchistes. Ces cénétistes étaient moins intéressés par les problèmes spécifiquement français que par un retour en Espagne après la chute espérée du franquisme. Bien organisés, ces militants sont également minés par des conflits historiques, entre autres la participation de la CNTe au gouvernement du Frente popular. À Bordeaux, des « collaborationnistes » furent expulsés de l’union locale en 1966.

Un anarchisme typiquement bordelais ?

Il semble, d’après notre auteur, que plusieurs personnages influents éclairent l’anarchisme bordelais :

− Paul Lafargue qui vécut à Bordeaux jusqu’en 1861. Ce gendre de Karl Marx était socialiste révolutionnaire avec des tendances libertaires ;

− Élisée Reclus, natif de Sainte-Foy-la-Grande ; il a vécu à Bordeaux ;

− Sébastien Faure, sans doute le plus important. Beaucoup de Bordelais l’ont connu et le considéraient comme un « sage de l’anarchisme ».

− Aristide Lapeyre qui fréquenta la Ruche, école rationaliste animée par Sébastien Faure avec une « idée de l’anarchisme qui consiste à privilégier toujours l’individu par rapport au groupe, tout en conservant une forme d’organisation commune ». Idée que l’on retrouvera dans le « synthésisme ».

La formation des militants, l’éducation, la propagande

Les militants bordelais semblent avoir toujours privilégié l’éducation et la formation des travailleurs pour les tenir prêts à la lutte et aussi les préparer à une situation post-révolutionnaire. En septembre 1924, le Libertaire informait que le Club des réfractaires organisait une « école du militant ». Sous des formes diverses, cette école a toujours existé jusqu’à maintenant. En 1944, c’était l’école rationaliste Francisco-Ferrer, fonctionnant sous forme de cours du soir tous les jeudis. Cours assurés par P. et A. Lapeyre, J. Barrué, mais aussi par tout un chacun qui avait préparé un sujet. Puis la discussion était libre…

Sujets traités : cours de langue française et espagnole, philosophie, anatomie et physiologie, apprendre à parler en public, pensée proudhonienne, marxisme, surréalisme, révolutions de 1789, de 1848, la Commune, révolutions russe, espagnole, étude des religions, l’histoire en général, la géographie, les origines du mouvement, la répression communiste.

L’école était ouverte à tout le monde : on pouvait n’être pas anarchiste et y participer.

Un projet d’éducation pour les enfants fut tenté en 1939 ; il fut stoppé par la guerre.

La propagande se fait toujours par des « manifestations publiques » (à l’athénée municipal entre autres) et par les périodiques. La possession d’un local par les anarchistes n’est pas possible suite aux « lois scélérates » de 1894 ; lois abolies sous Mitterrand. C’est en 1963, sous l’impulsion d’Aristide Lapeyre, que fut acheté le local de la rue du Muguet ; achat collectif fait sous forme de société immobilière.

De 1922 à 1967, on dénombre plusieurs publications : la Révolte, organe de lien entre les divers groupes du Sud-Ouest, qui a été tiré à 2000 exemplaires ; Lucifer, organe de libre pensée et de culture individuelle, l’Espagne antifasciste et Demain, revue des Jeunesses libertaires et d’autres…

Moins d’une trentaine de brochures ont été rédigées par Jean Barrué (4), Aristide Lapeyre (8), Paul Lapeyre (6), Yves Peyraut et Jo Salamero (2).

Les manifestations publiques peuvent être des meetings, des conférences ou réunions et des fêtes.

On dénombre, sur une quarantaine d’années, 26 interventions sur le syndicalisme et la défense des travailleurs, 23 consacrées à la lutte contre la guerre, le nationalisme, l’État ou le fascisme, 23 sur la religion, 23 en soutien et protestation (Sacco et Vanzetti, les stérilisés, l’Espagne antifasciste), 15 sur l’anarchisme, l’organisation du mouvement, la révolution libertaire, les théoriciens, 11 consacrées aux fêtes et 3 contre le PC ou l’URSS.

Quelques centaines de personnes à chaque fois ; un peu plus, un peu moins suivant les sujets traités. « La télévision a tué cela », de même que l’évolution de la société.

Un ciné-club (« du 19 juillet ») a fonctionné dans les années 1960.

« Une des principales activités des libertaires bordelais fut la lutte contre l’Église catholique et contre toutes les formes de religions ensuite. » Thème qui fut l’objet de nombreuses réunions publiques contradictoires animées par Paul et Aristide Lapeyre dans le cadre de la Libre Pensée dont ils sont devenus par la suite des orateurs nationaux.

La lutte contre l’État qu’il soit libéral, démocratique ou totalitaire est présente.

En 1954, la Fédération anarchiste et les militants bordelais prirent position contre la guerre d’Algérie mais pas pour le FLN. La solidarité a été pratiquée avec ceux qui voulaient se soustraire à cette guerre coloniale.

« Le seul moment où les anarchistes bordelais soutinrent unanimement une lutte armée fut pendant la guerre civile espagnole, mais le cas est différent car celle-ci défendait une révolution. »

Si « la révolution violente est défendable […], cela ne veut pas dire que toutes les révolutions sont à soutenir ». Si en 1917 il y eut quelques sympathies pour la Révolution russe, à partir de 1920-1921, la répression contre les militants libertaires changea la donne.

Si le Front populaire fut accueilli avec enthousiasme, les anarchistes ne se gênèrent pas pour critiquer ses dirigeants : « Pour eux, les réformes sociales furent directement liées à l’action directe des seuls travailleurs (grâce aux grèves et aux occupations d’usines) et non à celle des hommes politiques. »

« Un autre “cheval de bataille” […], hérité de la conception de l’individualisme anarchiste fut la liberté sexuelle. » Ce qui fit dire au commissaire central : « Les membres du Club des réfractaires s’occupent plus de pornographie que des intérêts de l’Union anarchiste. »

Dans les années 1950-1960, les anarchistes bordelais ont participé à des actions clandestines et à l’introduction de moyens contraceptifs. Beaucoup se firent vasectomisés. Après un accident, suite à un avortement, Aristide Lapeyre fut condamné à une lourde peine de prison en 1973.

Pour de multiples raisons, il est toujours difficile d’apprécier le nombre exact des libertaires. D’autre part, même s’ils sont très liés, il faut différencier les militants espagnols des militants français. Par ailleurs, il faut noter le rôle très minoritaire des femmes en contradiction, semble-t-il avec les théories avancées.

En conclusion, si le nombre de militants a toujours été relativement faible, la diffusion des idées anarchistes a perduré, même au pire moment, au début de la guerre de 1914. Les anarchistes, souvent divisés, ont toujours su s’unir dans les moments difficiles. La population n’a pas adhéré en masse aux idées voyant dans les anarchistes des terroristes potentiels, des émeutiers et des agitateurs. Pourtant, nombre de militants syndicaux et politiques ont été « formés » par les anarchistes.

Des militants reconnus comme Aristide Lapeyre et ses frères ainsi que Jean Barrué ont toujours su faire cohabiter les différentes tendances de l’anarchisme.

« Il semblerait pourtant qu’à la fin des années 1960, avec l’émergence d’une nouvelle génération de militants constituée de jeunes d’origine française et d’enfants de réfugiés, il ait existé une certaine unité… »

Mai 1968 était passé par là…

Tout ça serait à compléter, à améliorer, etc. Non ?

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Entretiens avec des militants

Gérard Escoubet (1925-1999)

Entretien du 9 mars 1998

Éducation catholique. A fait son service militaire (il n’était, alors, pas encore anar) : garde des prisonniers allemands. Témoin d’atrocités commis par des soldats marocains.

À la fin des années 1940, prend contact avec le mouvement anarchiste en fréquentant des compagnons de la CNT espagnole dont il parle la langue. Travaille sur des barrages dans les Pyrénées. Les copains espagnols lui demandent de « s’occuper » du syndicat de la CNTf (160 cotisants sur 400 ouvriers). Grave accident du travail, puis il est licencié.

Revenu à Bordeaux, il devient secrétaire de la 8e union régionale CNT qui en 1946 regroupait environ 500 adhérents ; mais la section périclite. Paul Lapeyre pense alors que ce n’est plus la peine d’y militer.

G. Escoubet travaille par la suite comme tailleur pour le compte de l’intendance de l’armée américaine. Devant l’impossibilité de créer un syndicat CNT, il se place sous le sigle de l’union départementale Force ouvrière.

Jo Salamero, Marc Prévôtel et Escoubet lanceront alors l’Union des anarcho-syndicalistes. Alexandre Hébert (et non pas Weber) y est associé.

Gérard Escoubet travaille ensuite pour une société parisienne : les Éditions de l’illustration.

Puis, « par le canal des frères Lapeyre », milite à la Fédération anarchiste. En 1968, il participe au congrès de Carrare comme délégué du groupe Sébastien-Faure, avec Aristide Lapeyre et la compagne de ce dernier, Odette ; avec également un autre copain du groupe : Antonio Sanchez (Castagne de son vrai nom). Il y retrouve de vieux compagnons : Umberto Marzotti (Marzocchi ?) et Alphonso Faila. En 1970 (congrès de Marseille), il prend en charge les Relation internationales, aidé par Jean Barrué pour la langue allemande.

En 1963, « grâce à Aristide Lapeyre », l’acquisition de l’athénée libertaire avait été réalisée. Gérard Escoubet y participe financièrement avec quelques copains. « Chaque jeudi soir, il y avait un exposé avec débat au nom du groupe rationaliste Francisco-Ferrer ». Puis il y eut un ciné-club, le samedi soir et le dimanche après-midi, toujours avec débat.

Gérard Escoubet estime qu’une quarantaine de militants devait cotiser au groupe Sébastien-Faure, seul groupe bordelais. Il est à noter que la tendance de Georges Fontenis, qui s’était emparée de tous les postes au niveau national, ne fut pas suivie à Bordeaux.

Valeriano Espiga, né en Espagne (1915- )

Entretien du 9 juin 1998

Père boucher ; famille religieuse ; un frère évêque : « J’ai failli entrer au séminaire… »

C’est en 1931, avec l’instauration de la République, qu’il a « commencé à réfléchir ». Puis il a eu des contacts avec la CNT. Il adhère. En 1933, « il y a eu une grande révolution (Casas Viejas) qui a échoué […]. On m’a donné un revolver avec cinq cartouches, et on est sorti dans la rue. Le mouvement a été écrasé ». Condamné à un an de prison pour détention d’arme et à dix ans pour rébellion, puis amnistié en mai 1934. En octobre, lors de la révolte des Asturies, il est emprisonné une nouvelle fois.

En 1936, il ne peut prendre les armes et se cache dans la montagne jusqu’en 1939, puis passe en France où il est interné au camp de Gurs. Puis il participe au sein des Compagnies de travailleurs étrangers à la construction d’un terrain d’aviation jusqu’à l’Occupation allemande qui le renvoie de nouveau à Gurs. Puis travaille pour des paysans et apprend le français. C’est alors que les Français l’envoient travailler pour les Allemands sur le Mur de l’Atlantique. Il s’échappe avec son frère et quatre autres copains, essaie de rejoindre Bordeaux après avoir séjourné clandestinement à Paris.

Il est question de Progrès Travé, militant à la fois de la CNTe et de la CNTf, directeur du « Combat syndicaliste » : il combattit dans la colonne « Liberté » qui attaqua la poche de Royan.

En France, à la Libération, Valeriano Espiga adhère à la CGT. « Puis les Lapeyre ont créé la CNT française, et j’y ai adhéré, comme beaucoup d’Espagnols. »

Dans les années 1950, il fut trésorier puis secrétaire de la commission régionale de la CNTe.

En 1965, on mentionne une scission au sein de la CNTe et des expulsions. « Il y avait un courant modéré qui acceptait la participation gouvernementale en Espagne (à mon avis, ce fut une grave erreur) et un courant radical. »

Il est question de jeunes libertaires (Yves Peyraut et Progrès Travé) qui, en 1968, auraient attaqué un commissariat de police. Ils ne furent pas arrêtés.

Ces jeunes (espagnols et français) se retrouvèrent à la rue du Muguet.

Quand on lui demande s’il se considère plus comme anarchiste, anarcho-syndicaliste ou libertaire, Valeriano Espiga répond : « Je suis sorti d’une mystique religieuse pour rentrer dans une mystique anarchiste. Je me considère avant tout comme anarchiste, je suis anarcho-syndicaliste dans la CNT. »

Cayo Herrero, né en Espagne (1912- )

Entretien du 19 juin 1998

Il semblerait que la notice de Cayo Herrero soit identique à celle de « Caillaux » que l’on retrouve dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Maitron.

Père boulanger, militant socialiste et patriote qui s’exila d’Espagne en 1909.

Cayo Herrero entre en apprentissage à l’âge de 15 ans aux Usines de Bacalan, puis devient chaudronnier (dans la métallurgie). Très vite c’est un militant syndicaliste à la CGT-U (± 1928-1934) puis adhère à la CGT-SR (± 1934). Il « militait [aussi] dans le milieu anarchiste » :

« Je me suis intéressé au mouvement anarchiste en 1928. Il y avait le Club des réfractaires […]. Ils se réunissaient dans un bar, place de la Victoire, puis place de la République. »

« Puis j’étais à la CGT, dans la tendance minoritaire, lors de la scission. » Entre alors à Force ouvrière (« Mais je n’étais pas d’accord avec la ligne générale »). « Toujours adhérant à FO, comme retraité, mais sans conviction. »

« J’ai arrêté de fréquenter le groupe Sébastien–Faure après la mort d’Aristide. » « J’ai eu une grande amitié pour A[ristide] Lapeyre.[…], pour lui et son frère. »

Et Barrué ?

« Lui, je l’ai connu après la guerre, j’avais de l’estime pour lui. Mais il est devenu anarchiste après la guerre, quasiment à la retraite. »

Escoubet ?

« Je l’ai connu quand il a commencé à travailler dans le bâtiment, quand il a eu son accident et qu’il est entré à la CNT. »

Service militaire ?

« J’étais naturalisé français, donc je devais le faire mais je ne m’en suis pas occupé et j’ai été ce qu’on pourrait appeler un déserteur. »

Et l’Espagne ?

« Je suis parti combattre en Espagne en 1936 et je suis revenu en février 1939. On était […] six Espagnols et cinq Français. […] Nous étions dans une colonne de la CNT […], la 27e. »

Résistant ?

« Oui, j’étais avec des Espagnols, à Lavelanet. »

L’attentat contre l’intendant allemand Reimers ?

« Ça oui, j’en ai entendu parler : j’ai été interné au camp de concentration de Pichey […]. Je crois que ce sont les communistes qui l’on tué. »

« À la Libération, on a eu une entrevue à Agen avec d’autres anarchistes d’envergure nationale, dont Voline et Pierre Besnard. Nous étions trois de Bordeaux : Aristide, Prévôtel et moi. »

Marc Prévôtel (1933-2010)

Entretien du 2 septembre 1998

Fils des militants anarchistes André et Andrée Prévôtel.

« [Fernand] Gouaux avait fait son service dans les années (19)20 […]. Avec lui et [Albert] Roux, il y avait Modesto Corbella […]. Tous trois faisaient de la reprise individuelle. Ils piquaient des trucs aux Fritz pour les revendre au marché noir. […] Dans ces années-là, dans le Sud-Ouest, il existait toute contre-société, tout un réseau anarchiste qui pouvait être aussi un ghetto, je suis né là-dedans », écrit Marc Prévôtel.

Mon père avait décidé de lutter contre les nazis sans prendre les armes. […] Il faisait du marché noir sur les patates. […] Il a eu des petits problèmes mais a réussi à s’en tirer sans aucuns dégâts.

Joachim Salamero (1931)

Entretien du 20 avril 1998

Fils d’un réfugié anarchiste espagnol des années 1920, apprenti ajusteur-outilleur. Son père meurt en 1943.

« Je fréquentais déjà le milieu anarchiste grâce à mon père, notamment les militants espagnols […] avant même la guerre civile. » Rencontre sa compagne au Grupo artistico espagnol. Assiste aux conférences des frères Lapeyre pour la FA et la Libre Pensée.

Syndiqué à la CGT en 1947. Après son service militaire, entre aux usines Marcel-Dassault bien que pacifiste et anarchiste : « C’était ma mère qui me nourrissait et cela devenait trop dur pour elle. »

Je lisais « le Libertaire » au début des années (19)50, même lorsqu’il était sous la coupe de Fontenis mais je ne faisais pas partie de la FA et je ne comprenais pas tous les problèmes internes. […] J’ai adhéré au groupe anarchiste de Bordeaux en (19)53 après avoir fréquenté l’École rationaliste. »

Il y avait entre 30 et 45 adhérents alors.

Les gens qui se retrouvaient à l’École rationaliste étaient aussi bien des anarchistes français et espagnols que des libres penseurs. Aristide et Paul Lapeyre les animaient : étude du marxisme, de l’anarchisme, des religions, des révolutions françaises, russes, espagnoles, cours de géographie, d’histoire, la répression communiste, le mouvement syndical, la libre pensée, etc. Cela a marché pendant vingt ans…

La Libre Pensée regroupait entre 500 et 600 adhérents en Gironde : les Amis de la vérité, de tendance socialiste, et Lucifer, libertaire, animée par Aristide Lapeyre.

Aristide pouvait réunir jusqu’à 400 personnes pour dire que Dieu n’existe pas ou pour dénoncer l’Église qui est contre la contraception et la liberté des femmes. « Il y avait moins de télé… »

Mais Paul aussi était « un grand militant de la FA, de la CGT-SR, de la CNTf et de la Libre Pensée ».

L’armée et le pacifisme ?

« J’ai fait ma première grève (de trois jours) pendant mon service militaire au Maroc. »

Puis des manifestations contre les guerres d’Indochine et d’Algérie, mais « contrairement aux autres organisations gauchistes, nous n’avons jamais soutenu le FLN car nous étions contre tous les nationalismes, contre la guerre ».

Puis réseaux de soutien et solidarité pour faire passer à l’étranger ceux qui ont des problèmes avec la justice militaire.

Liberté sexuelle ?

Jusqu’en 1975 : activités diverses, sans être pour autant féministes, pour la liberté des femmes et de tous les individus à disposer de leur corps. Néo-malthusianisme, introduction de moyens contraceptifs divers, avortements clandestins. Activités qui ont contribué à faire avancer l’idée de la liberté de la contraception.

Syndicalisme ?

En 1945, « tous les syndicalistes anarchistes se sont retrouvés à la CGT ». Puis il y eut une période de turbulences qui aboutit à la création de la CGT-Force ouvrière. Mais, selon Paul Lapeyre, la CNTf en 1946-47, regroupait presque un millier d’adhérents, français et espagnols.

« J’ai été personnellement exclu de la CGT en 1960 ou 1961 » pour avoir « fait le jeu de l’OAS ». « En 1963, j’ai adhéré à l’UD FO ». « En 1975, je suis devenu permanent. »

L’entretien se poursuit le 2 septembre 1998

Il s’agit de préciser les péripéties des parcours syndicaux (scissions, formations de syndicats autonomes ou indépendants, etc.) après le création de Force ouvrière, et de dire le rôle joué par les libertaires bordelais.

Deux tendances à Bordeaux : rester à la CNTf pour maintenir une section de l’AIT, aller à FO pour toucher plus d’ouvriers. « Nous n’avions pas les moyens ni financiers ni en hommes de concurrencer cette dernière. »

Les noms de Laveau (Henri Lavaud ?), Gouaux, Escoubet, Roux, Richard, Peyraut sont évoqués.

Anarchiste, anarcho-syndicaliste ou libertaire ?

« Je me considère comme anarchiste. »

Emilio Travé, né en Espagne (1916-2010), naturalisé français.

Entretien du 12 janvier 1998

« J’ai commencé à travailler à 13 ans […], c’est à partir de ce moment que je suis devenu révolutionnaire. »

« Je suis arrivé en France après trente-deux mois de guerre en Espagne. J’avais 20 ans en 1936, j’étais à Barcelone… »

« J’ai passé la frontière le 7 février par Puigcerda […], on nous a parqué dans un pré. » Puis différents camps…Puis travail chez des paysans français mobilisés : « J’ai appris le français ». Arrestation, puis travail obligatoire à la construction de la base sous-marine allemande de Bacalan.

Évasion, contact avec la Résistance et engagement dans le bataillon espagnol Libertad qui a participé à la libération du Médoc, avec l’espoir, aidés par l’armée française, de retourner en Espagne lutter contre Franco. « On s’est fait avoir […], les promesses n’ont pas été tenues. »

La guerre terminée, il est démobilisé avec le grade de lieutenant, travaille comme manœuvre, puis c’est le chômage.

Milite à la CNTf, devient directeur du « Combat syndicaliste » puis du journal « Solidarité internationale antifasciste ».

Aristide ?

« L’action syndicale, c’était plutôt Paul, Aristide était plus tourné vers la Libre Pensée. »

Michel Slitinsky

Entretien du 8 juin 1998

Slitinsky donne sa version de l’attentat d’octobre 1941 contre l’officier allemand Hans Reimers.

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1968

Le mémoire de Ludovic Bonleux s’arrête à 1968. Que s’est-il passé depuis ? Il est encore temps de solliciter les témoins de cette époque. Qui voudra bien s’atteler à la tâche ? En attendant, voici des extraits du témoignage du compagnon pacifiste René Burget qui entamait sa première année à l’université de Bordeaux I (Institut d’études politiques et faculté de droit en 1re année de licence de sciences économiques).

« Auparavant j’avais suivi toutes mes études secondaires au lycée Michel-Montaigne de Bordeaux. […]

« Débarquant sur le campus flambant neuf de Talence-Pessac, j’avais donc l’avantage sur mes condisciples de connaître déjà près de 300 personnes, rencontrées à Montaigne. En dépit des orientations multiples et diverses de chacun, nous nous retrouvions avec plaisir au resto U, où nous nous présentions nos nouvelles relations d’étudiants.

« Pour améliorer la qualité des repas, une manifestation efficace défila dans les rues du centre ville avec à sa tête deux personnages remarquables doté de panneaux parlants : les 120 kg incontournables d’un chercheur sur l’Afrique Noire « Je mange chez moi », face à un copain squelettique de 1,90 m « Je bouffe au resto-U ».

« Contrairement à nos ami.e.s de pays étrangers ou d’autres départements (dont les DOM TOM), nous n’étions pas perdus dans cet environnement coupé de la ville, et nous indiquions comment accomplir diverses formalités, ou accompagnions volontiers les plus handicapés dans leurs démarches.

« Quittant la discipline du milieu scolaire, un souffle de liberté nous faisait tourbillonner de cours (choisis en fonction de nos affinités) en TP (présence obligée), de retrouvailles autour d’une boisson non alcoolisée à des découvertes socio-urbaines (visite de bars et piaules en ville, pique-nique en forêts de pins, travail avec polycopiés ou livres sur les plages sauvages de l’océan), de tournois endiablés de baby_foot, de jeux en tous genres…

« J’ai eu la chance de pouvoir perfectionner mes connaissances linguistiques avec des étudiantes américaines, ma culture géographique avec des Latinos (Chili, Panama), Africains (Haute-Volta, Sénégal), Asiatiques (Afghanistan, Oman), sans oublier les Antillais, Réunionnais et Kanaks… Et, parallèlement, de mener des revues de presse instructives, de maîtriser rapidement l’illusoire droit constitutionnel (conduisant aux manipulations électoralistes et aux bourrages d’urnes). J’ai bénéficié d’une première approche des théories anarchistes à cause d’un exposé sur Proudhon (sur lequel j’ai travaillé pendant plusieurs mois : ayant souvent un des volumes reliés de ses œuvres complètes avec moi, j’étais surnommé « Pierre-Joseph »). Parallèlement, Jean Dubuffet et Tristan Tzara ont élargi ma vision du devoir d’irrespect. […]

« Le plus fréquenté de tous les cours dispensés à l’IEP était celui de Jacques Ellul sur l’histoire des idées politiques. Son intelligence, sa gentillesse et son écoute nous ont fortement marqués. Au point qu’un bébé-requin de notre promotion, le chiraquissime Denis Tillinac fit republier en 2004, par sa maison d’édition La Table ronde, le livre « Anarchie et christianisme », préalablement édité par l’Atelier de création libertaire. Saluons au passage Jean-Luc Porquet, aussi ancien élève, pour avoir écrit, plus récemment, un livre bienvenu sur Ellul L’homme qui avait (presque) tout prévu !

« Survient alors dans ce climat édénique le mouvement du 22 mars. Il est vrai que l’accès aux résidences des étudiantes nous était pratiquement interdit. Ceci nous obligeait à des exploits sportifs et de débrouillardise pour franchir ce pas vers la mixité. Le printemps aidant, nous ne supportions plus ces atteintes à notre droit d’adultes à circuler librement et à partager sans entraves de précieux moments d’intimité.

« Tonton Sigmund aurait beau jeu de prouver que se tenait là la racine de notre révolte. Tant pis pour lui, c’était W[ilhelm] R[eich] que nous dévorions pour mieux comprendre nos frustrations, dans une société en pleine émancipation en matière de procréation choisie.

Explosions

« Avec la répression des mouvements étudiants de mai 68, se développent une prise de conscience de classe et de forts élans de solidarité sur le campus : des piquets de grève et des occupations des locaux universitaires.

« Nous nous organisons en commissions (sécurité, propagande, intendance, etc.). Je me retrouve à la commission « affiches » où, en trois jours et trois nuits intenses, nous produisons 400 posters avec des slogans et visuels différents (tous visant à faire sourire).

« Nous aussi nous avons vécu une nuit d’émeute entre le cours Victor-Hugo et la place Pey-Berland. Les ébauches de barricades ont été vite balayées et après quelques échauffourées (jets de pierre contre gaz lacrymogène) une charge de CRS balaya le tout, puis procéda à l’arrestation au hasard d’une dizaine de manifestants.

« Le lendemain la mobilisation se durcit sur le campus, ce qui fit relâcher nos amis par des policiers sous la pression des bourgeois locaux. Par ailleurs, ils semblaient affolés par les sanctions pour vice de forme (commis à la chaîne lors de ses interpellations nocturnes, hâtives et aveugles).

« Au cours des mois de mai et de juin, nous assistons à une véritable explosion de la parole et, d’un réseau de 300 ami.e.s, je passe à plus de 3 000, avec lesquels les échanges sont passionnés et interminables…

« Le campus ne sera pas violé par les forces de l’ordre, et les examens auront lieu dans un climat détendu, voulu par la majorité des professeurs et assistants (grâce au mouvement étudiant, leurs problèmes « corporatifs » faisaient la une des médias).

« Le général Charles de Gaulle II (élu au suffrage universel en 1965) avait eu la peur de sa vie de vieillard et, au lieu de se réfugier à Londres, il chercha le réconfort auprès du général Massu, chef des troupes françaises occupant l’Allemagne de l’Ouest.

« De retour au palais de l’Élysée, après les accords de Grenelle, il balance l’idée de la participation des étudiants à la gestion des établissements universitaires : à la lecture des textes, il ne s’agissait que d’une caution par des étudiants élus de la gestion des universités.

« Dès la rentrée 1968-69, les 2e année de l’IEP lancent le YEP, dans le but de continuer à insuffler l’esprit d’insoumission que nous avions goûté au printemps.

« Le YEP se dote de statuts anti-autoritaires, et bataille pour disposer d’un panneau d’affichage. Lors des premières élections étudiantes, trois candidats de la liste YEP seront élus et participeront plus ou moins sagement à cette cogestion, pour réaliser jusqu’à quel point la bêtise était la chose la mieux répandue, à l’IEP comme ailleurs.

« En 69-70, étudiants de 3e année, nous décidons de présenter trois listes pour le boycott des élections étudiantes des divers collèges au CA de l’IEP.

« La première se définissait comme « Antiyep » (1 élu). « Girlcott », la seconde composée uniquement de filles, fit un tabac avec 3 élues. « Clitoriss » (Comité de liaison intellectuel travailleur pour un orgasme régulier et indemnisé par la sécurité sociale) réjouit profondément les potaches (2 élus).

« Le lendemain des résultats, tous démissionnent, à la colère du directeur de l’IEP, qui se retrouve face à un lèche-cul du Resp (Rassemblement des étudiants en sciences politiques) et à quelques représentants des enseignants.

« Quelques joyeuses fêtes et délires verbaux plus tard, à la rentrée 1971, le Yep était enterré, faute de relais auprès des nouvelles promotions de l’IEP, au grand soulagement d’Albert Mabileau, le piètre directeur de cet institut. »

R. B.

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À suivre…

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