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Et si le vivant était anarchique

Jean-Jacques Kupiec, l’auteur de ce livre, est un biologiste et un épistémologue contemporain qui se situe dans la lignée de Darwin – bien connu pour ses travaux sur l’évolution, donc attentif à la variation des caractères –, un Darwin qui, déjà, avait rompu avec les naturalistes le précédant quand il mit fortement l’accent sur la variabilité du vivant.

Ces naturalistes, « fixistes », pensaient que les espèces avaient été créées par Dieu une fois pour toutes avec, en plus, l’idée bien implantée qu’il y avait dans ce monde un ordre immuable, vision idéalisée du vivant dans son intégralité que, de fait, Darwin remit en cause en nous libérant de ce parti pris ; option que ne suivit pas, et que ne suit toujours pas, la « contre-révolution » génétique.

Kupiec, qui a lu L’Entraide de Kropotkine, se pose maintenant en critique de la pensée biologique dominante emprisonnée dans un carcan « essentialiste » qui, en permanence, remet en selle l’invariance et pour qui la variabilité du vivant ne serait qu’accidentelle.

Ce livre n’en demeure pas moins l’œuvre d’un spécialiste affûté, avec un vocabulaire précis qui ne nous est pas ou peu familier ; il y est en effet question de génome, de génotype, de phénotype, d’ontogenèse, de phylogenèse, d’allèle, de stochastique, etc.

« Dire d’un processus qu’il est stochastique ou probabiliste ne signifie pas que n’importe quoi peut advenir. Cela signifie qu’il suit des lois statistiques parce que les événements qui le produisent sont aléatoires, ne possédant qu’une certaine probabilité de se réaliser, comme dans le jeu de dés ou le jeu de pile ou face. »

L’essentialisme, lui, repose sur le dogme que le développement embryonnaire est fondamentalement « invariant ».

Or, pour Jean-Jacques Kupiec, « la variabilité aléatoire est la propriété première du vivant », affirmation appuyée par de nombreuses données expérimentales accumulées en laboratoire, phénomène notoire, mais où le rôle joué par le hasard a été négligé jusqu’à maintenant. Si une certaine variabilité est reconnue, l’a priori essentialiste et déterministe fait que cette variabilité est réduite « au bruit ou à la fluctuation ».

L’ensemble des biologistes – à l’intelligence arrêtée par ce qu’ils pensent savoir ? – ne parvient toujours pas à concevoir que cette variabilité  « soit la force motrice du vivant ».

Dès le début de ce livre, le fond du problème est clairement et succinctement avancé :

« Les cellules se comportent comme le feraient les membres d’une communauté anarchiste autogérée : chaque individu est libre mais sa liberté est limitée par la présence des autres individus de la communauté jouissant de la même liberté. Cette contrainte sociale sur les vies individuelles génère un comportement collectif dans l’intérêt mutuel de tous sans qu’il y ait besoin d’un [É]tat centralisé qui donne des ordres. »

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Plus loin, Kupiec écrit encore que ces cellules « vivent pour elles-mêmes, et sont en même temps amenées à coopérer du fait des contraintes imposées par le milieu intérieur ».

Raoul Vaneigem, dans le langage poétique qui lui est propre, ne dit pas autre chose dans son Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande (Libertalia, 2019) :

« Dans l’infinitude des expériences auxquelles elle se livre, la vie a créé une terre habitable, elle a réuni les conditions d’apparition et de disparition de créatures aussi différentes que les dinosaures et le rameau néandertalien de l’efflorescence hominienne.

« Foin du fatras métaphysique qui a si longtemps fait mystère de cette exubérance expérimentale dont nous sommes issus et dont nous faisons partie ! »

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Kupiec écrit encore :

« Je pense que la propriété essentielle du vivant est son caractère aléatoire et que ce caractère aléatoire est aussi le substrat de notre liberté [c’est moi qui souligne]. »

Liberté à exalter, comme peut le faire Piotr Archinoff dans L’Histoire du mouvement makhnoviste (1918-1921) :

« Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité et créez-la : vous ne la trouverez nulle autre part. »

Cette vérité, à trouver ou à retrouver, ne peut être que la liberté qu’il y a en nous, profondément enfouie jusqu’au tréfonds de chacune de nos cellules, ainsi que l’écrit Jean-Jacques Kupiec ; une liberté qu’il faut faire advenir, qu’il faut faire vivre.

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Dernier clin d’œil avec le numéro de Silence de décembre 2020 qui cite Nada es más “queer” que la naturaleza de Brigitte Baptiste :

« Quel rôle joue la diversité dans la survie des êtres vivants ? Une insertion du bizarre dans le “normal” est nécessaire pour que la stabilité et les systèmes ne plantent pas. »

Jean-Jacques Kupiec, Et si le vivant était anarchique.

La génétique est-elle une gigantesque arnaque ?

Les liens qui libèrent, 2019, 252 p.

André Bernard

novembre 2020