Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, 26 ans, vendeur ambulant tunisien de Sidi Bouzid, s’immole devant la Préfecture en réaction aux humiliations policières. Il déclare à sa sœur : « Ici, le pauvre n’a pas le droit de vivre ». Il meurt le 4 janvier 2011. Son sacrifice sera le suicide de trop qui déclenche le printemps arabe.

Le 8 novembre 2019, un jeune homme, 22 ans, s’immole par le feu sur le parvis d’un bâtiment du CROUS. Un geste de colère et de désespoir pour cet étudiant lyonnais, brûlé à 90% et toujours entre la vie et la mort. Il entendait ainsi alerter l’opinion publique sur la précarité étudiante.

Je voulais commencer la rubrique internationale en rendant hommage à ces deux victimes de la violence de la lutte de classe et du capitalisme, ici et là-bas.

De là-bas, nous avons appris la mort « accidentelle », au Mali, de 13 militaires français de l’opération Barkhane, ce qui porte à 41 le nombre des soldats français morts depuis 2013. Cependant, le chef d’état-major des armées, le général Lecointre a déclaré sur France inter que « même si nous n’atteindrons jamais une victoire définitive » au Sahel dans les opérations anti-djihadistes, le combat de l’armée française était « utile et nécessaire » !

Le Larzac connait bien ces militaires depuis que la 13e DB de la Légion étrangère s’est installée sur le camp du Larzac. Dans un article du Collectif Gardarem lo Larzac du 27 juin 2018, publié sur « Non-Violent Resistance », Gilles Gesson, habitant du Larzac, revient sur ces différentes opérations :

« L’opération Barkhane, où est engagée la 13e DBLE, est une opération menée par l’armée française au Sahel, qui vise à lutter contre les groupes armés salafistes jihadistes [sic]. Lancée le 1er août 2014, elle prend la suite des opérations Épervier au Tchad (février 1986 à juillet 2014) et Serval au Mali (janvier 2013 à juillet 2014). Elle mobilise plusieurs milliers de soldats contre quelques centaines de jihadistes. Voilà pour la thèse officielle.

Première remarque, à partir de cette dernière donnée. Si, comme l’écrit le Journal de Millau, « 500 jihadistes ont été tués ou « neutralisés » depuis l’été 2014 », comment se fait-il que le problème ne soit pas encore résolu ? Mais il est vrai que cette estimation nous est ici donnée par les organisateurs…

Seconde remarque. Le fait que « Barkhane » succède à « Épervier » et « Serval » démontre que ces dernières n’ont donc servi à rien, du moins quant à l’objectif officiel de pacification de la région. Mais il est vrai, comme nous le verrons plus loin, que le véritable objectif n’est pas là…

Troisième remarque. Il est pour le moins déconcertant de constater que la France engage des opérations militaires hors de chez elle (50 opérations menées en Afrique en trente ans !) sans mandat international. Elle est pourtant membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, officiellement vouées à la recherche de la paix dans le monde depuis des décennies. Mais il est vrai que nous sommes ici dans une « guerre » néocoloniale puisque la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad sont d’anciennes colonies françaises et que, dans notre monde régi par la loi de la jungle, une ancienne métropole n’a pas besoin de permission pour intervenir et protéger ses intérêts… Et il est vrai aussi que suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », la France, soi-disant patrie des Droits de l’Homme, doit trouver des débouchés à ce qui est devenue sa principale industrie : l’armement, c’est-à-dire le commerce de la mort…

Mais alors, en récapitulant tous ces « il est vrai », pourquoi ne pas nous parler simplement de l’évidence qui s’en dégage : la France, nain politique à l’échelle mondiale, intervient militairement dans ses anciennes colonies en Afrique pour défendre ses intérêts géopolitiques (« la Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf ») et économiques (vente d’armes, protection des intérêts locaux des firmes françaises telles que Total, Areva, Bolloré, etc.). Un constat confirmé par une étude du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (le GRIP), selon laquelle « une opinion répandue au Niger, au Mali et au Burkina Faso est que l’intervention militaire française ne répondrait pas aux causes profondes de la déstabilisation de la région et contribuerait à la maintenir dans le sous-développement. La France irait jusqu’à entretenir une violence servant ses intérêts ».

Gilles Gesson conclut ainsi son article :

« Cela a aussi un prix économique et social. Alors que l’on tente de nous faire croire que la France, cinquième puissance économique mondiale, est au bord du gouffre et que sa survie ne passe que par l’austérité, le projet de loi de finances 2018 a prévu une augmentation du budget des armées de 1,8 milliard d’euros, pour atteindre le total de 34 milliards (!). La couverture des opérations extérieures, quant à elle, est portée à 650 millions d’euros en 2018, au lieu des 450 millions de 2017. Un effort financier sans précédent sur les trente dernières années de budget des armées. Et pendant ce temps, les salariés, les retraités, les chômeurs se serrent la ceinture. Les universités, les hôpitaux, les EPHAD n’ont plus les moyens de remplir leurs fonctions. Et les services publics coûteraient trop cher… »

Si on se déplace plus à l’Est en Afrique, Total, toujours à la recherche de plus de pétrole, s’est engagé dans le projet Tilenga, en Ouganda. La multinationale prévoit de forer 419 puits de pétrole dans le parc naturel de Murchisson Falls, qui conserve une grande biodiversité. Le projet menace d’exproprier de nombreuses populations locales mais Total n’a pas réalisé l’étude d’impact social et environnemental conforme aux obligations des entreprises françaises depuis 2017. Les Amis de la Terre France, Survie, et leurs partenaires ougandais ont porté plainte contre Total en septembre 2019. (Voir Silence n°484 p 25). Ouganda, prochaine opération extérieure française ?

Ne résistons pas, pour conclure cette chronique, à la lecture de la fin d’un article de Raoul VANEIGEM, écrit le 17 novembre 2019, et publié sur http://acontretemps.org :

« Or, pendant ce temps-là…

Au Chili, la lutte contre la vermine qui prolifère sur le cadavre de Pinochet a ravivé la conscience que tout doit repartir de la base, que les représentants du peuple ne sont pas le peuple, que l’individualiste manipulé par l’esprit grégaire n’est pas l’individu capable de réfléchir par lui-même et de prendre le parti de la vie contre le parti de l’argent qui tue. Il faut laisser au peuple la conquête d’une intelligence qui lui appartient et que les diverses formes de pouvoir s’attachent à lui ôter.

Il en va de même en Algérie, au Soudan, au Liban, en Irak. Je fais confiance au Rojava pour transformer sa retraite momentanée en offensive. Les zapatistes ont, quant à eux, répondu aux arguments économistes du socialiste Lopez Obrador en accroissant le nombre de leurs bases (caracoles) et de leurs Conseils de bon gouvernement, où les décisions sont prises par le peuple et pour le peuple.

La revendication opiniâtre d’une démocratie à Hong-Kong oscille entre d’une part une colère aveugle, prête à se satisfaire d’un parlementarisme partout remis en cause, et d’autre part une colère lucide qui ébranle et fait trembler par sa persistance la gigantesque pyramide du régime totalitaire chinois (qu’inquiète la menace d’un krach financier). Qui sait ? Le lierre s’infiltre partout, et le passé insurrectionnel de Shanghai n’est pas loin.

Le Soudan secoue le joug de la tyrannie et du pouvoir militaire, l’Iran vacille. Le Liban est un coup de semonce pour le Hezbollah et pour l’islamisme dont la défroque religieuse ne masque plus l’objectif politico-pétrolier. L’Algérie ne veut pas d’un ripolinage gouvernemental. L’Irak découvre que la réalité sociale l’emporte sur l’importance accordée aux rivalités religieuses. Restent les Catalans, les seuls à vouloir un État alors que le « plus froid des monstres froids » est partout criblé de flèches. Mais il n’est pas impossible que les indépendantistes, engagés dans une impasse par le bras de fer opposant l’État madrilène à la non moins étatique Generalitat, respirent soudain les remugles du cadavre franquiste que l’esprit nationaliste a sorti de ses cimetières. Donc il n’est pas impossible que leur revienne la mémoire des collectivités libertaires de la révolution de 1936 où se forgea une véritable indépendance, avant que le Parti communiste et son allié, l’État catalan, les écrasent.

Ce n’est qu’un rêve mais la vie est un songe et nous sommes entrés dans une ère où la poésie est le passage du rêve à la réalité, un passage qui marque la fin du cauchemar et de sa vallée de larmes.

Ouvrir un espace vital à celles et ceux que paralysent le désarroi et l’angoisse du futur, n’est-ce pas la pratique poétique qui fait l’insolente nouveauté de l’insurrection de la vie quotidienne ? Ne la voyons-nous pas dans la déperdition du militantisme, dans l’érosion de ce vieux réflexe militaire qui multiplie les petits chefs et leurs troupeaux apeurés ?

Sous la diversité de ses prétextes, l’unique revendication qui s’exprime aujourd’hui sans réserve, c’est la vie pleine et entière.

Qui s’y tromperait ? Nous ne sommes pas dans le tumulte de révoltes prévisibles ou inattendues, nous sommes au sein d’un processus révolutionnaire. Le monde change de base, une vieille civilisation s’effondre, une civilisation nouvelle apparaît. Les mentalités compassées et les comportements archaïques ont beau se perpétuer sous un ersatz de modernité, une nouvelle Renaissance émerge au sein d’une histoire que son inhumanité met en capilotade sous nos yeux. Et ces yeux se dessillent peu à peu. Ils découvrent chez la femme, l’homme et l’enfant un génie d’expérimenter innocemment des innovations inouïes, des énergies insolites, des formes de résistances à la mort, des univers qu’aucune imagination n’avait osé mettre en branle par le passé.

Nous sommes là / où tout commence ! »