Achaïra n°214 – Kate Austin


Kate Austin

 

L’enthousiasme d’Aurélien Roulland dans sa présentation de Kate Austin, paysanne, anarchiste et féministe, fait plaisir à lire. C’est par le moyen de la Toile, « en bon rat d’internet », qu’Aurélien a été dénicher la biographie et quelques textes de Kate (1864-1902) qui, donc, mourut encore jeune de la tuberculose. Ces textes sont essentiellement des lettres ou des articles envoyés aux publications libertaires, et qu’Aurélien a entrepris de traduire. Aux États-Unis, les journaux libertaires de l’époque, lieux d’échanges, préfiguraient nos réseaux sociaux actuels.

 Le personnage de Kate, parce que femme – et, de plus, paysanne vivant selon les circonstances de sa vie au fin fond des campagnes du Missouri, de l’Iowa ou de l’Illinois –, n’avait pas suscité jusqu’alors l’intérêt des historiens. Il faut dire qu’Aurélien, lui, voudrait mettre en avant la militance qui s’exprime hors des normes habituelles, même chez les anarchistes : il nomme les gay, les trans, les handicapés, les Africains, les Asiatiques, etc. Pour autant, les choses sont en train de changer.

Kate et son compagnon, Sam, basculèrent dans l’anarchisme, scandalisés qu’ils furent par la pendaison, en 1887, de ceux que l’on nomme les « martyrs de Chicago », des militants incontestablement innocents des crimes qu’on leur reprochait.

La maison toute simple, au milieu des champs, où habitaient Kate et sa famille, était grande ouverte aux visiteurs ; Emma Goldman y séjourna à au moins deux reprises et y vint également comme conférencière. Et c’est là, après sa rude journée de fermière et de mère de famille (elle eut cinq enfants), que Kate Austin écrivait aux journaux. Le courrier était porté à dos d’âne jusqu’au plus proche bureau de poste situé à quelque quatre kilomètres et d’où on ramenait lettres, livres et publications.

Si Sam était surtout orateur, Kate avait la plume facile, un « don naturel », disait-elle, qualité qu’elle travailla pour s’améliorer et acquérir un style « simple dans l’expression, sincère et passionné dans la sensibilité ».

*

Quelques citations de Kate –  à quand une traduction intégrale de ses écrits ? – puisque, après tout, ce livre est aussi un choix de textes :

« Il y a des siècles que les théologiens débattent de la question de savoir si la femme ne manquerait pas d’âme autant que de cerveau, et certains d’entre eux ont admis n’avoir pu trouvé aucune trace de l’existence d’une âme chez la femme ! Ils auraient certainement eu plus de succès s’ils avaient cherché un cerveau. » (p. 27)

« Ainsi que je l’ai entendu l’autre jour par un homme intelligent, les femmes sont comme “des anges, elles ont été créées pour que l’on (l’homme) en prenne soin […].” J’ai toujours remarqué que les hommes qui parlent de cette façon ne se sentent jamais blessés lorsque l’ange coupe le bois, trait la vache et allume le feu par un matin glacé. » (pp. 30-31)

« Nous n’avons qu’à faire un retour sur nous-mêmes pour reconnaître immédiatement combien nous sommes redevables de ce que nous sommes aux “agitateurs”, aux propagandistes. Si nous n’avions jamais entendu nous-mêmes “des voix criant dans le désert”, des voix qui nous ont donné force, courage et espérance, combien d’entre nous seraient aujourd’hui dans les rangs avancés, dans l’avant-garde de la révolution ? » (pp. 35-36)

À propos du sexe : « Beaucoup, parmi les plus nobles et les meilleurs, meurent graduellement, à petit feu, pour n’avoir pas pu s’associer librement, naturellement, au gré de leur fantaisie momentanée. De peur d’être “immoraux”, ils sacrifient un besoin naturel, une fonction  normale de leur être dont l’exercice est absolument nécessaire à leur développement régulier, à leur bonheur et à leur santé. » (p. 36)

« S’il est vrai que les hommes varient en capacité de raisonner, aucun homme ne mérite d’être mis à part de ses semblables comme philosophe pour le simple fait qu’il tient presque toute sa connaissance de ses semblables, et même le plus humble des sauvages ou des paysans est capable d’enseigner quelque chose en ce qui concerne les choses qu’il comprend le mieux. » (p. 69)

Reconnue par le milieu libertaire de son temps, il est certain que Kate mériterait une place aux côtés de Louise, d’Emma et des autres que nous admirons.

Aurélien Roulland, Kate Austin, paysanne, anarchiste et féministe,

Éditions du Monde libertaire, 2019, 108 p.

 

1er juin 2019

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