Achaïra n° 209 : Chronique de la désobéissance : Autogestion de la vie quotidienne


Chronique dédiée à Alain Monclus

Autogestion de la vie quotidienne

Raoul Vaneigem, dès le début de sa Contribution, enregistre sans détours la critique – que nous partageons à plus d’un égard – que lui font des plus jeunes quant à son style : « Ta façon de t’exprimer nous paraît parfois trop sophistiquée. » À ces jeunes gens essentiellement en quête de réponses au sujet de l’autogestion de la vie quotidienne, l’auteur avance, dans un premier temps, le propos un rien provocateur de Louis Scutenaire :

« Prolétaires de tous les pays, je n’ai rien à vous conseiller. »

Pas de conseils ; toutefois, Vaneigem diagnostique que nous avons tout simplement « peur de vivre ». Qu’est-ce à dire ? Et est-il bien nécessaire d’aller jusqu’à rechercher le propos de Simon de Samarie, un hérétique chrétien du Ier siècle ? Mais, le temps ne faisant rien à l’affaire, pourquoi pas.

« Simon de Samarie identifie la “révélation” à la présence d’une grande puissance de vie. Une richesse potentielle est en nous, qu’il nous appartient de cultiver en en prenant conscience. »

Présentement, concrètement, nous vivons « dans la mer de glace du capitalisme financier » où « le plus froid des monstres froids [l’État] n’est plus guère qu’un iceberg errant » qui met délibérément ses lois au service du profit des accapareurs de richesses :

« L’économie marchande est un crime contre la vie. »

Et la seule possibilité capable de désarçonner le système financier et de faire crever la bulle, c’est la mise en pratique de l’idée de « gratuité » qui, associée à l’énergie vitale des êtres humains, peut ranimer la « vieille espérance » d’un autre avenir ; espérance inexpugnable. Car, si la fin de notre monde est proche, ainsi que le prévoient les collapsologues et Pablo Servigne, elle ne sera que le commencement d’un autre monde, d’une autre vie.

« Or la vie est gratuité par excellence. »

Le capitalisme financier ayant totalement déshumanisé les relations sociales, tout est devenu marchandise ; même l’être humain qui n’a maintenant en vue que le « sacro-saint pouvoir d’achat ». Par là, le capitalisme financier a réussi a dégrader la conscience humaine et la conscience de classe du prolétariat jusqu’à l’atomiser.

Mais, « quelque revers que nous ayons à subir, nous sommes résolus à tout recommencer, car nous avons pour nous la vie qui sans trêve se prodigue ».

Argent virtuel, rouages anonymes, acéphales, responsables impersonnels, dirigeants interchangeables ont rendu obsolètes, par exemple, les pratiques maintenant dépassées des « justiciers psychopathes des Brigades rouges », ont rendu flous, sinon obscurs, les combats à mener.

Et, à contre-courant d’un pessimisme délétère, Raoul Vaneigem veut discerner que notre société est en train de changer ; nous assistons, écrit-il, à une « mutation de civilisation ».

Mais encore…

Des économistes auraient avoué que le système n’est plus viable et que la bulle financière va finalement crever ; le système social et économique se révélant inadéquat ouvre maintenant la porte à une « civilisation radicalement autre ».

Pour cela, il faut « retourner à la base […], faire primer l’intelligence sensible, l’intelligence du vivant, non l’intelligence intellectuelle, non la raison revêtue, comme d’une armure armoriée, de son rôle de maître ». En bref, mettre en avant la créativité – le dépassement du travail – est la réponse aux jeunes gens sur la question de l’autogestion de la vie quotidienne.

Vaneigem cite d’ailleurs le slogan : « Ne travaillez jamais ! », tout en ajoutant : « On a vu s’en revendiquer des gens qui ne travaillaient pas mais faisaient travailler les autres. »

« La créativité se substituant à l’activité laborieuse offre à la société en voie d’autogestion le moyen d’abolir la division qui perpétue l’ascendant séculaire de la tête sur le corps.

« Si, en revanche, l’autogestion se borne à l’aménagement économique d’une région, d’un territoire, d’un pays, si elle se limite à améliorer le confort de la simple survie, elle retombera dans les filets du système dont elle prétendait s’affranchir, elle renouvellera l’imposture de la modernisation de l’archaïque, elle ressuscitera le travail dont les chaînes brident la vie et son exubérance créatrice. »

Cette nouvelle civilisation serait, en quelque sorte, une renaissance comparable à la Renaissance des XVe et XVIe siècles, une renaissance d’où surgit « un être nouveau [qui] s’avance sur la scène du monde européen », un être humain projeté dans une trajectoire qui va des luttes communalistes du Moyen Âge aux collectivités libertaires de 1936.

Il s’agit de diligenter une « “poésie pratique”, l’art et la science de créer la société véritablement humaine ».

Vaneigem est critiqué pour son style « sophistiqué », mais ce que nous pourrions lui reprocher, c’est moins sa « poésie » que son absence de « pratique ». À notre connaissance, il n’a jamais concrètement participé à aucune aventure autogestionnaire – « Je n’ai que le martèlement de l’écriture », admet-il – ; et, quand il énonce la formule « Au-delà du pacifisme », il ignore ou néglige ce que l’on nomme maintenant la non-violence et la diversité de ses déclinaisons ; cela ne semble pas faire partie de sa culture.

Entre autres passages touchant de près la question, citons quand même :

« La lutte armée dans les villes et dans les campagnes a amplement démontré les dangers de la révolution militarisée. Ses défaites ont prouvé son inefficacité face à un adversaire rompu à l’art de la guerre. Ses victoires ont eu des conséquences pires : les fameux fusils “au bout desquels était le pouvoir” se sont retournés contre la piétaille qui croyaient combattre pour la liberté. »

Devons-nous voir là une critique de la militarisation ou simplement celle du « peuple en armes » ? De l’un à l’autre, l’écart est d’importance ; et « le militantisme en armes ne manque pas, jusque sous la bannière de l’anti-autoritarisme, de petits chefs ambitieux », ajoute-t-il.

*

Raoul Vaneigem, Contribution à l’émergence de territoires libérés

de l’emprise étatique et marchande. Réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne,

Bibliothèque Payot et Rivages, 2018, 192 p.

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