Achaïra n° 208 : En guise d’édito, Gilets jaunes, les chemins divergent entre démocratie directe et listes jaunes !, lundi 4 février 2019


En guise d’édito

Gilets jaunes, les chemins divergent
entre démocratie directe et listes jaunes !

Comme annoncé lors de l’émission précédente, nous avons décidé de revenir sur le mouvement dit des gilets jaunes.

Si au début, de nombreuses interrogations ont assailli les militants et militantes de presque tous les courants, aujourd’hui le mouvement a fait sa place dans l’actualité. Parmi celles et ceux qui veulent changer la société, il est rare de se poser encore la question de savoir s’il faut en être mais bien plutôt de comment en être tant ce mouvement est divers.

Nous avons envie de reprendre ici une citation de l’ouvrage de Pierre Bance « Un autre futur pour le Kurdistan ? » sous-titré « Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique ».

Cette référence n’est pas fortuite car diverses formes du mouvement des gilets jaunes ont à voir avec les questions de démocratie directe et on y parle de communalisme libertaire, au sens d’horizontalité et de proximité géographique à l’échelle de la commune. Ce qui peut rapprocher des expériences de démocratie au Rojava, le Kurdistan syrien.

Voici donc la citation : « …, plutôt que nous complaire dans la destruction de toute pensée qui n’est pas dans la ligne de l’héritage ancestral, peut-être ferions-nous preuve de maturité politique en remisant nos conservatismes révolutionnaires, notre histoire plus fantasmée qu’héroïque, pour retenir le mieux de nous-mêmes et des autres afin de moderniser une idée émancipatrice qui, elle, n’a rien perdu de son actualité. En un mot, sortir des catacombes, comme là-bas, être présents dans le présent. »

C’est dans cet état d’esprit que nous essaierons d’échanger sur le mouvement en cours et de tirer déjà quelques-unes des leçons qu’il porte.

Comme ce mouvement a été caractérisé par l’engagement de personnes qui ne se sont jamais engagés, nous écouterons le témoignage de primo-manifestants gilets jaunes.

Puis nous nous interrogerons sur les caractères du mouvement (sa durée, son refus des leaders, sa méfiance de la représentation, …), en gros voir qui y va et comment ?

Nous observerons quelles ont été les réactions du « mouvement social » institué ou habituel ? Y compris les réticences « des » anarchistes.

A l’instar de ce qui s’est joué dans les révolutions arabes, nous prêterons attention à la place des réseaux sociaux, des outils de communications, des forums autour des groupes FB, …

Quant aux symboles du mouvement, ils intriguent ! Pourquoi les ronds-points ? Pourquoi les gilets jaunes ? Pourquoi les manifestations le samedi ? Les « actes » ? La place des automobilistes et des motards à l’origine de la mobilisation, peut-être ?

Nous parlerons bien sûr des raisons du mouvement et en particulier des raisons du mouvement important à Bordeaux et du choix de cibler la mairie de Bordeaux en fin de manifestations. L’explosion en cours de l’urbanisation de la métropole bordelaise est bien en cause. Elle chasse les populations modestes pour accueillir les plus fortunées. C’est l’explosion du coût de l’immobilier et la concentration des services publics et privés dans la métropole qui se fait au détriment des familles contraintes de s’expatrier dans des zones où il est devenu trop couteux de maintenir des services publics. Voilà bien des raisons de la colère.

On constatera que c’est le retour de la question du pouvoir d’achat au-devant de la scène sociale, un sujet de revendication un peu trop délaissé par les syndicats, ces derniers temps.

On observera les symboles de la Révolution française, La Marseillaise, le drapeau bleu-blanc-rouge, les cahiers de doléances, les bonnets phrygiens, les Mariannes, … et on constatera combien certains de ces symboles n’ont plus le même sens pour nous, militant-es, aujourd’hui.

On remarquera petit à petit la jonction avec les « banlieues » avec l’appel à rejoindre les gilets jaunes du collectif Adama, alors qu’au départ il y avait bien disjonction et des territoires différents, avec la mobilisation de périphéries plus éloignées des métropoles que ne le sont les banlieues.

On appréciera la place centrale des femmes dans le mouvement, peut-être un gage de son engagement dans la durée.

Nous retrouverons des racines oubliées du mouvement : Internationales avec les indignés, le mouvement des places, les révolutions arabes et les révolutions de couleur, …. Ou Nationales : avec les nuits debout, ….

Nous écouterons les appels des gilets jaunes de Commercy, et la réponse des gilets jaunes de Montreuil. Tous deux, mais pas qu’eux, illustrent cette volonté éminemment politique d’horizontalité, de démocratie directe (ou plus directe), de contrôle des mandatés, la question de la confiance ou plutôt de la défiance vis-à-vis des « représentants » du peuple, le choix du fonctionnement en assemblée populaire, la perspective fédérale ou de réseau pour faire converger les assemblées avec l’assemblée des assemblées, le mandatement des délégués, la notion de mandat impératif et de révocabilité des mandatés, la rotation des tâches, la volonté d’éviter à la fois la professionnalisation politique, l’existence de leader charismatique et la personnalisation médiatique, … Ces écueils sont bien ceux auxquels sont confrontés tout mouvement, y compris celui-ci.

Nous nous arrêterons sur la question des violences (sociales, révolutionnaires ou réactives, répressives), le nombre record de victimes et de mutilés par la police, la stratégie du gouvernement de faire peur, de criminaliser le mouvement social. Si les émeutiers améliorent leurs techniques, la police aussi et l’appareil juridico-répressif lui aussi : ainsi, se masquer le visage devient un délit aggravé, par exemple.

Nous observerons l’attitude et la place des syndicats, des militants et militantes de base et celles des bureaucraties, et leur entrée dans le mouvement, dedans ou à côté, avec le 5 février. Sera-ce le début d’une grève générale ? Mouvement de blocage de la consommation versus mouvement de blocage de la production.

Enfin, nous nous interrogerons sur les issues ou suites du mouvement, que ce soit :

– avec le Grand Débat pendant plusieurs mois sans engagement du pouvoir et dirigé par lui : avec le risque de désertion de la mobilisation, pas effectif à ce jour, ou avec le RIC, référendum d’initiative citoyenne, mais dans quel cadre institutionnel est-il crédible ?

– ou bien avec les élections européennes et les listes gilets plus ou moins jaunes : risque de divisions et d’échec, déjà à l’œuvre aujourd’hui

– ou bien avec la Grève – La grève générale ? – l’appel du 5 février et suivants (il risque bien de ne pas être autant suivi que les samedis auxquels il s’oppose un peu)

– ou avec la menace d’un Grenelle avec des syndicats qui veulent « raisonner », « récupérer » et détourner le mouvement (CFDT)

– ou bien l’insurrection et la nuit des barricades, mais quid du lendemain matin des barricades ?

– enfin avec l’assemblée des assemblées et l’appel de Commercy – Vers la constitution d’un réseau durable, plus ou moins fédéré, au niveau des communes et des quartiers, avec des assemblées de proximité et/ou affinitaire sur un territoire qui se regroupent pour défendre des cahiers revendicatifs.

Un vaste champ de réflexion que nous n’épuiserons pas lors de cette émission, mais que nous vous invitons à continuer, en étant sûr que pour nous la voie ouverte à Commercy nous semble la plus prometteuse et la plus durable. La chance du mouvement peut être en effet de constituer des communes libres parallèles, qui au pire assurent un contrôle sur les municipalités élues, et au mieux s’en passent.

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