Achaïra n° 203 : Chronique de la désobéissance : Témoignages de refuzniks


Témoignages de refuzniks

Beau livre émouvant de vérité disparate, document argumentaire donnant à voir des trajectoires individuelles aux motivations multiples et singulières. Pour ne rien gâter, la présentation typographique est agréable avec des photographies en couleur pleine page ; l’auteur, Martin Barzilai, d’ailleurs photographe, a choisi de dresser le portrait de près d’une cinquantaine de jeunes gens, et de moins jeunes, qui risquent la prison, et qui y vont, parce qu’ils et elles refusent de faire leur service militaire ou de combattre dans les territoires occupés par Israël. On estime à plusieurs milliers ces réfractaires qui, depuis la création de l’État d’Israël, ont refusé de servir à un moment ou un autre. Pour ne pas monter ces faits en épingle, la hiérarchie militaire préfère quelquefois en réformer les acteurs et les actrices.

Il faut savoir que sont dégagés de l’obligation militaire les Palestiniens citoyens d’Israël et les juifs religieux ultraorthodoxes.

Eldar Brantman pense que, « si Israël n’avait pas son armée, ce pays ne pourrait pas exister. La situation est compliquée car aucun pays limitrophe ne veut de nous. Je ne sais pas si une solution est possible. Nous sommes arrivés ici et les Palestiniens étaient déjà là. Nous sommes ici à cause de la Seconde Guerre mondiale, de l’Holocauste… Nous avions besoin de trouver une terre. Ce qui arrive aux Palestiniens n’est pas juste. Je comprends les deux côtés ».

« C’était important de défendre mon pays », déclare Avner Wishnitzer. Puis : « Je me suis rendu dans les territoires occupés avec des militants. Là, j’ai vu la façon dont vivaient les Palestiniens et comment se comportait l’armée. Aujourd’hui, l’armée ne protège plus Israël, mais défend le projet de colonisation. »

Pour Meir Amor, les Juifs, parce qu’il leur fallait un endroit pour vivre, ont pris leurs terres aux Palestiniens, mais que « le courage était aussi de trouver une solution pour la paix ». Pour lui, la société israélienne est une société de classes fondée sur une première spoliation des « Arabes » et sur une fracture entre Ashkénazes (venus d’Europe) et Mizrahim (venus du Maghreb ou du Moyen-Orient).

« On ne parle jamais de la violence employée contre eux [les
Palestiniens]. D’un côté, nous colonisons leurs terres et nous les poussons dehors pour créer des colonies. Et, d’un autre, quand ils y sont hostiles ou violents, le discours est de dire que nous colonisons pour sécuriser Israël », rapporte David Zonsheine.

Il y a cependant un consensus pour dire que « chaque pays a le droit de se défendre, mais pas d’attaquer les civils ».

Le refus d’Alona peut paraître des plus prosaïques : « Je ne voulais pas être là », à l’armée ; « il n’y avait donc pas de raison pour que je le porte », l’uniforme. Pour Omri, une autre femme : « Tout a commencé par une prise de conscience autour d’une chose simple : la valeur de la vie. Je suis contre le fait de prendre une vie. Que ce soit celle d’un animal ou celle d’un être humain. Je suis vegan aujourd’hui et végétarienne depuis mon plus jeune âge. »

Tamar Katz est pacifiste : « J’ai toujours détesté toute forme de violence. »

Yasso, elle, déclare avoir « toujours été sensible à ce que vivaient les Palestiniens ».

Haggai Matar avait participé à un convoi pour la paix en Cisjordanie afin d’aider à reconstruire les maisons des Palestiniens qui avaient été détruites par l’armée. « Plus je me rendais dans les territoires, plus je comprenais que les soldats n’étaient pas les seuls responsables des violences, mais qu’il s’agissait de tout un système qui poussait à la brutalité. »

« La décision que j’ai prise à 17 ans, déclare Gadi Elgazi, était qu’il fallait refuser de servir de façon collective en le revendiquant, et non de se racheter une conscience individuelle dans son coin. »

En 1982, alors que l’armée israélienne envahissait le Liban, un vieil homme, dans une cinémathèque de Jérusalem, apostrophait l’assistance : « Je vous appelle à organiser l’insoumission collective. Je vous incite à la révolte. » C’était Yeshayahu Leibowitz, rare intellectuel à soutenir le refus.

La situation semble donc inextricable parce que la société israélienne dans son ensemble ne veut pas d’une paix qui « signifierait une transformation structurelle majeure : il faudrait traiter les Palestiniens d’Israël comme des citoyens à part entière, partager les terres et surtout changer la politique économique de la guerre en une politique économique de la paix ».

« Si on lit les déclarations des généraux israéliens, déclare encore Gadi Elgazi, on comprend que leur idée n’est pas de gagner contre les Palestiniens. Ils veulent “tondre la pelouse” : l’herbe pousse, et il faut régulièrement la couper, tous les deux, trois ou quatre ans. Et il faut habituer les Israéliens à un état de guerre permanent. »

En ce mois de décembre 2017, Donald Trump, président des États-Unis, a jeté de l’huile sur le feu en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. Son initiative ne vise pourtant qu’à satisfaire sa base électorale en prévision de la campagne présidentielle de 2020. Le Monde, en sous-titre de son édition du 8 décembre 2017, écrit : « La reconnaissance de Jérusalem est très populaire dans la partie spécifique de l’électorat, celle des chrétiens évangéliques. » Quatre-vingt pour cent d’entre eux sont « convaincus d’un don divin d’Israël au peuple juif ».

Par ailleurs, la campagne BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) poursuit sa route sans doute trop discrètement.

L’espoir vient de ces refuzniks qui, bien que très minoritaires, posent des actes car « refuser, c’est simplement défendre la dignité humaine et signaler à nos amis palestiniens qu’il y a un futur à bâtir, ensemble, au-delà de la domination ».

Rappelons que, en 2016, Les Éditions libertaires ont publié Les Anarchistes contre le mur avec une présentation d’Uri Gordon et d’Ohal Grietzer (138 p).

Martin Barzilai, Refuzniks.

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