Achaïra n° 202 : éditorial de mai 2018


Éditorial de l’émission Achaïra n° 202 du lundi 7 mai 2018

Voici le moment éditorial. Un éditorial, c’est souvent l’endroit où on donne la ligne éditoriale du média, ou du groupe éditeur, sur le temps qui va. Mais le cercle libertaire Jean-Barrué est plus compliqué ou complexe car, à l’image du mouvement libertaire, il a ses tendances, ses courants qui l’irriguent et le font vivre et vibrer à des fréquences diverses et variées, la mode est de dire plurielles. Donc, quant à parler de ligne éditoriale, ce n’est pas sûr que ce soit une ligne droite.

Nous aurions pu vous y parler de violences, nous positionner, nous cercle libertaire Jean-Barrué, ici porteurs des idées de désobéissance civile, d’action directe non violente, nous aurions pu débattre autour des stratégies ou tactiques de « black bloc » en fonction des contextes, des messages émis et des messages reçus.

Nous aurions pu vous parler de la violence de l’État, celle de la répression, dont nous avons parlé, celle des réformes qui affaiblissent toujours plus les dépossédés, le prolétariat, la classe ouvrière au sens de celle qui œuvre au profit des possédants, les détenteurs du capital, les capitalistes. Casse du code du travail, bien fragile prothèse dans le rapport de subordination du salariat, mais déjà trop forte pour le capital, casse de la protection sociale à venir pour très bientôt, arnaque du dialogue en Nouvelle Calédonie entre les élites Caldoches et les nouvelles élites Kanaks, pour au final toujours du racisme et de la condescendance de la part des colons caldoches. Violences des politiques migratoires avec la nouvelle loi Asile. En tout cas des réformes sans répits, sans laisser le temps à une opposition remplie de contradictions de s’organiser pour faire front commun. Cadeaux pour les riches qui n’ont même pas besoin de réclamer, cachots pour les pauvres qui l’ouvrent.

Nous aurions pu vous parler de l’utilité ou non d’une organisation anarchiste tant un tel contexte. Coincés entre le rôle des partis qui veulent conquérir le pouvoir et les nombreuses et nombreux qui se réclament ici ou là des penseurs anarchistes, qui expérimentent zones libérés temporairement ou à défendre, nous étions nombreux à penser que l’organisation anarchiste était un creuset où nous partagions les luttes du quotidien pour les penser dans la projection d’aujourd’hui à demain, puis nous avons pensé l’ici et maintenant et nous avons partagé des discours sur les luttes auxquelles nous participions pour leur donner sens, nous avons commenté en anarchistes les actions auxquelles nous participions avec d’autres pour y déceler tout ce qu’elles avaient de libertaires, c’est-à-dire d’émancipatrices, de réaliser par celles et ceux qui l’ont décidé ou le contraire, d’égalitaires aussi, sans discriminations, de genres, d’origines, …

Peut-être que demain, nous aurons le temps de réaliser des éditoriaux plus collectifs, mais nous n’avons pas encore décidé si l’adoption de la « ligne éditoriale » sera faite à l’unanimité, au consensus ou à une majorité quelconque, majorité qualifiée ou silencieuse.

Mais, pour faire court et laisser la place à cette riche émission, je reviendrais sur bordeaux et sur ma rencontre avec les sahraouis de Bordeaux, le scandale de leurs nombreuses expulsions. Par moment plus de 300 sur Bordeaux, ils étaient 180 quai de Paludate mardi dernier, suite à un incendie dans leur squat, la préfecture décide de les évacuer, mais ne leur laisse pas le temps de récupérer leurs effets personnels. Tous biens qui partiront à la déchetterie. L’Office français de l’immigration et de l’intégration offrira à 40 d’entre eux un hébergement en gymnase pour 4 nuits, Dimanche soir cet hébergement était terminé. Certains retourneront quai de Paludate pour être à nouveau expulsés. Réfugiés sur les berges de la Garonne, face au journal Sud-Ouest qui n’en dira mot, ils ont à nouveau évacués par les forces de l’ordre bourgeois, en leur empêchant de récupérer leurs affaires, certains ont ainsi vu partir leurs papiers d’identité vers la déchetterie. Dimanche soir, ils étaient sur les quais rive gauche face aux Quinconces, dépourvus de couverture et de nourritures, leurs bouteilles de gaz leur ayant été aussi pris. La situation est complexe certes, puisque colonisés par l’Espagne, d’où leur facilité à parler l’espagnol plus que le français, leur terre, le Sahara occidental est désormais occupé par le royaume du Maroc. Beaucoup sont réfugiés dans des camps dans le Sahara algérien, comme à Tindouf, d’autres ont émigrés en Espagne puis en Europe en quête de la reconnaissance de leur patrie. Ils sont donc sans statut ou entre plusieurs statuts en France, sans hébergement. Pour que les pouvoirs publics locaux bougent, il faudrait rendre visible leur détresse et organiser une manifestation de solidarité.

Cette situation dure sur Bordeaux depuis plus de 4 ans, sans que la population dans son ensemble ne le voit, sans doute la cécité est-elle une maladie des temps modernes, disons la cécité vers plus fragiles que soi, car on regarde bien les puissants, j’ai même croisé des fans d’Emmanuel M. le Maudit.

Comme ce n’est pas elles ou eux qui vont changer le monde favorablement pour les dépossédés, il faut donc qu’on s’y mette. Les occasions ne manquent pas.

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