Achaïra n° 198 : chronique de la désobéissance : Etienne de La Boëtie


 

Note : cette chronique de la désobéissance lue dans l’émission Achaïra de décembre 2017 était prévue initialement comme éphéméride pour l’émission Achaïra de novembre 2017. Un incident technique est la cause de ce report. Vous la retrouverez ici suivi du texte du débat qui l’a continué en direct dans l’émission.

La chronique

Le 1er novembre 1530, naissance d’Étienne de La Boétie à Sarlat. Il était notre voisin. Son Discours de la servitude volontaire le rend célèbre jusqu’à nous ; c’est un court texte écrit alors que l’auteur n’avait pas 20 ans et qui circulera d’abord sous forme de manuscrit. Admiré de Montaigne, plus jeune que lui, les deux hommes se lieront d’une profonde amitié ; mais, prenant Montaigne de court, les calvinistes éditèrent, les premiers, une version du Discours intitulée le Contr’un.

À partir de 1560, La Boétie est chargé par Michel de L’Hospital, chancelier de France, d’intervenir dans diverses négociations pour parvenir à la paix entre catholiques et protestants, car La Boétie n’était pas anarchiste puisque, par ailleurs, il fut admis en 1554 comme conseiller au Parlement de Bordeaux.

Pourtant, des anarchistes comme Gustav Landauer se sont intéressés à lui. En 1954, l’anarchiste belge Hem Day publiera une édition de son Discours. Il est recommandé de lire ce texte dans une version en français modernisé.

En 1978, Payot en publia une édition avec des textes de Pierre Clastres, Claude Lefort, Gustav Landauer, Simone Weil, Lamennais, etc.

Que dit, en bref, La Boétie ? Comment est-il possible qu’une minorité d’êtres humains puisse dominer la majorité ? Est-ce parce que la masse est désunie devant une hiérarchie solidaire et soudée que les humains acceptent volontairement la servitude et l’obéissance ?

« Pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner. »

« Soyez résolus de ne servir plus, et vous serez libres », écrit La Boétie.
Mais les êtres humains n’ont-ils pas peur de la liberté ?

S’il s’agit de désobéir ? Henri David Thoreau répondra en quelque sorte par l’affirmative avec son également court ouvrage de La Désobéissance civile.

Et on peut se demander pourquoi la notion de désobéissance généralisée n’a-t-elle pas eu plus d’impact chez les anarchistes ?

« Pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ; et si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper [nous  soulignons], ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n’ayant plus d’humeur ou aliment, la branche devient sèche et morte. »

À 33 ans, le 18 août 1563, Étienne de La Boétie meurt à Germinian, près de Bordeaux.

La discussion

Suite à cette introduction, au cours de l’émission, il y eut une discussion animée par Esméralda et Progrès qui ont bien voulu réécouter l’ensemble et écrire le texte qui suit :

La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Notre ami André s’étonne, à juste titre, de ce que les anarchistes n’aient pas plus fortement revendiqué le Discours de la servitude volontaire de La Boétie comme une référence majeure de l’analyse du système de domination et de l’appel à la désobéissance. Certes, le texte date du milieu du XVIsiècle. Son actualité fut un monde de guerres de religion, monde dont on sait aujourd’hui que, sortant du Moyen-Âge, il s’ouvrait à ce qu’il est convenu d’appeler la modernité. Modernité de la littérature avec les auteurs de La Pléiade, autant que de la société tout entière. Aujourd’hui, près d’un demi millénaire après sa conception, ce qui frappe à la lecture de ce Discours, c’est la pertinence des analyses du pouvoir et la puissance d’anticipation qui éclaire notre monde contemporain et ses perversités « démocratiques ».
Les anarchistes auraient donc « négligé » ce texte. Et ils ne sont pas les seuls. Il est significatif que le texte ait été régulièrement oublié puis retrouvé, surtout dans des périodes de troubles sociaux : les années de La Révolution, les années 1830-1840, puis plus près de nous dans les années 1970 avec La Boétie et la question du politique, présenté par Miguel Abensour (éditions Payot). Des reprises de textes critiques de Pierre Clastres, Claude Lefort, mais aussi de Gustav Landauer ou Simone Weil expliquent ce titre.
Comme le rappelle André, La Boétie a probablement 17 à18 ans lorsqu’il écrit ce texte. Son ami Montaigne, qui avait saisi d’emblée la portée de ce Discours, prévoyait de l’inclure dans ses Essais. Mais les calvinistes, en lutte contre le pouvoir en place, en publient une partie en édition pirate et sans nom d’auteur en 1574, puis le texte complet en 1577, qu’ils titrent le Contr’Un. Le problème est que cette version et celle de 1578, qui serviront de référence par la suite, sont, comme dit Miguel Abensour dans sa préface à l’édition Payot, « trafiquées ». Il faut donc se référer au manuscrit de Mesmes retrouvé au XIXe siècle, publié en 1853, et présent dans cette même édition, pour lire un texte fidèle à l’original de La Boétie.

I. Le point de départ de la réflexion de La Boétie est le suivant :

« Il ne faut pas douter que nous ne soyons tous libres, puisque nous sommes tous égaux. » « Nous naissons en possession de notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre. » Et il ajoute : « Les bêtes, si les hommes font trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! »
Dès lors, comment est-il possible que nous nous mettions volontairement en état de servitude puisqu’il suffirait, sans combattre, d’appliquer la formule : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». Au lieu de cela, La Boétie ne peut que constater que « c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui ayant le choix ou d’être esclave, ou d’être libre quitte sa liberté et prend le joug *, qui consent à son mal ».

* Remarque. La version des calvinistes de 1574 ajoute ici : « et pouvant vivre sous de bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir du tyran ». Habile réduction de la portée du Discours !

La Boétie se place donc du côté des dominés et les accuse avec force de collaborer à leur malheur. Car en effet « quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traîtres à vous-mêmes ? »
Cette interpellation, à la deuxième personne, agit comme une provocation qui pousse à prendre conscience de la situation contradictoire dans laquelle ils s’enferment et il les met face à leur part de responsabilité.

II. Pour comprendre ce renoncement volontaire à la liberté et cette complicité dans la soumission, La Boétie avance plusieurs raisons. Les ruses des tyrans destinées « à rendre les peuples sots » sont multiples et exercent une pression puissante grâce à un ensemble de rites et de codes sociaux dont il montre qu’ils ont traversé les âges.

1. L’habitude ou coutume, qui a grand pouvoir sur nous.
Les hommes ne perdent pas le sens de la liberté spontanément. Lorsqu’un peuple est asservi par la force, il éprouve violemment sa perte de liberté bien avant de s’y habituer. Mais la génération suivante, qui n’a pas connu cette liberté, n’en ressent plus l’absence comme une privation. Elle l’oublie même, au point qu’il semblerait que ce peuple « a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude ». Et, « sans regarder plus avant, ils se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autre bien ni d’autre droit que ce qu’ils ont trouvé ; ils considèrent comme naturel l’état de leur naissance ».

2. La religion brandie comme garde-corps.
Les tyrans utilisent la religion et toutes sortes de croyances pour asseoir leur domination aux yeux des peuples. Ils n’hésitent pas à user de toutes sortes de symboles pour les mettre en dévotion. Après le gros doigt de Pyrrhus, et autres miracles de Vespasien sur les boiteux et les aveugles, La Boétie rappelle les crapauds de Clovis qui deviendront les fleurs de lys, la sainte ampoule et l’oriflamme, emblèmes de nos rois de France comme autant de tromperies.
Ainsi, affublés de quelques attributs divins, de pouvoirs sacrés, et la rumeur aidant, tous ces tyrans trouvaient eux-mêmes « bien étrange, que les hommes pussent supporter un homme leur faisant mal » !

3. L’auto-proclamation de titres comme Père du peuple ou Tribun du peuple.
« Les empereurs romains n’oubliaient surtout pas de prendre le titre de Tribun du peuple, parce que cet office était tenu pour saint et sacré et établi pour la défense et la protection du peuple ; et sous cette faveur de l’État, ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se fierait plus à eux, comme s’il suffisait d’entendre le nom pour ne pas en ressentir les effets tout contraires.
« Aujourd’hui, ils ne font guère mieux ceux qui, avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux. On connaît la formule dont ils font si finement usage ; mais peut-on parler de finesse là où il y a tant d’impudence ? »
Tout cela n’est pas sans rappeler, plus près de nous, certains Führer, Duce, Caudillo, côtoyant Petit Père des peuples, Grand Guide des peuples, Grand Timonier, Celui qui éclaire, Frère guide, et autres Leader maximo. Quant à considérer nombre de nos hommes politiques, il est vraiment peu probable que moquer la grenouille Kermit, le Mangeur de pommes ou le Petit Jupiter, soit suffisant pour déconstruire tous ces cultes de la personnalité.
De même à propos de « jolis discours », souvenons-nous des colossaux mensonges de la Maison Blanche sur les bébés jetés au sol afin de récupérer les couveuses ou l’existence d’armes de destruction massive, insidieusement destinés à favoriser le déclenchement de la guerre contre l’Irak de Saddam Hussein et nommée Opération liberté irakienne !

4. L’incitation aux divertissements, voire leur imposition.
La Boétie énumère les différentes formes d’amusement proposées pour détourner le peuple de ses véritables intérêts. Ce sont autant de « passe-temps, de jeux, outils de la tyrannie et appâts de la servitude ». Introduits par la ruse, ils ont pour but d’abêtir leurs sujets, de rendre les peuples sots.
« Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. »
Autant de prémisses d’une critique de la société de consommation et de loisirs. Aujourd’hui, jeux télévisés, spectacles de compétitions sportives, reportages d’intrigues mondaines et autres plaisirs parfaitement orchestrés, ont-ils un autre rôle que celui de capter notre attention et, « amusés d’un vain plaisir qui nous passe devant les yeux », de nous masquer toutes les duperies et arcanes du pouvoir ?

5. La construction d’une pyramide d’intérêts.
La Boétie dévoile également ce qui lui paraît être le mécanisme le plus efficace, « le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie ». Partant de la position dominante du tyran, il observe le petit cercle des complices unis autour de lui par un système de corruption consubstantiel à l’exercice du pouvoir. Puis, au delà de ce cercle, il déroule la chaîne des liens d’interdépendance à l’œuvre dans les processus d’oppression. Ainsi, étant également dominants, les dominés deviennent acteurs de leur propre soumission, de leur propre aliénation. Une cascade d’intérêts privés est créée, qui fonctionne par division et délégation du Pouvoir. C’est la multitude des tyranneaux.
« Ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas au premier abord, mais certes c’est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq individus qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en esclavage. Il n’y en a toujours eu que cinq ou six qui ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et ceux avec lesquels il partageait ses pillages. Ces six-là guident si bien leur chef qu’il faut qu’il soit méchant envers la société, non seulement de ses méchancetés mais encore des leurs. Ces six-là en ont six cents, qui profitent sous eux, et font, de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille qu’ils ont promus en leur donnant une situation. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin de maîtriser leur avidité et leur cruauté pour mettre celles-ci à exécution le moment venu, et leur laisser faire tant de maux par ailleurs que ce n’est que sous leur ombre qu’ils peuvent durer et se soustraire aux lois et aux sanctions qu’elles leur feraient alors encourir.
[…]
« En somme, on comprendra que l’on en arrive à ce point par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, et qu’il se trouve finalement autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable que d’autres à qui la liberté serait agréable. »
Aujourd’hui cette analyse du pouvoir et des mécanismes de la servitude volontaire est toujours pertinente. Les divers scandales économiques et politiques qui animent la presse, la multitude et la variété des niveaux d’implication dans la corruption ne sont qu’une des facettes de cette vérité dont La Boétie disait : « On aura peine à le croire d’abord, mais certes c’est vrai. » Derrière le dévoilement de cette pyramide de complicités, c’est le rôle des bourgeoisies dans le fonctionnement des démocraties occidentales qui est mis à nu. Et si la figure du tyran semble s’éloigner, les forces d’exploitation et de domination de classe sont toujours à l’œuvre. Il nous faut alors repenser le « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres » dans le cadre de cet État dit moderne.

III. Les conséquences de cette analyse du mécanisme de la servitude volontaire

1. Tout pouvoir corrompt, à l’image de cette métaphore médicale que déplie La Boétie : « Parallèlement à ce que disent les médecins de notre corps, à savoir que s’il y a quelque chose de gâté, dès lors qu’en un autre endroit quelque chose s’infecte, cette partie véreuse attire aussitôt la corruption initiale. »
La Boétie distingue trois manières de prendre le pouvoir : par la conquête, par l’héritage et par les élections.
Donc, « il y a trois sortes de tyrans ».
Là, une phrase est ajoutée, dès 1577, dans certaines versions trafiquées, pour reprendre le terme de Miguel Abensour. C’est la suivante : Je parle des méchants princes. Cet ajout change radicalement la portée politique du propos de La Boétie puisqu’il laisse entendre que pour lui il y aurait des « bons princes », et des « méchants » auxquels seuls s’adresseraient ses critiques. Or il est clair que ce que cherche à comprendre La Boétie, c’est l’exercice du pouvoir en tant que puissance capable d’arracher les hommes à leur liberté naturelle.
Le texte poursuit ainsi :
« Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s’y comportent, on le sait et le dit fort justement comme en terre de conquête. Ceux qui naissent rois, en général, ne sont guère meilleurs. Nés et nourris dans le sein de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran et traitent les peuples qui sont sous eux comme leurs esclaves héréditaires et selon le penchant auquel ils sont le plus enclins, avares ou prodigues , ils usent du Royaume comme de leur héritage. »
Il paraît logique d’associer la corruption à ces deux formes d’accession au pouvoir : la force et l’hérédité. Mais, concernant « l’élection par le peuple », on pourrait douter du caractère quasiment automatique du processus de corruption. Or voici ce qu’en dit La Boétie :
« Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable, et il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle grandeur, il prenait la ferme résolution de n’en plus descendre. […] Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient tout naturellement. »
Certes tout pouvoir élu n’est pas tyrannique. Mais voici comment La Boétie envisage la relation au pouvoir, lorsque l’amitié pour « celui qu’on aime et qui le mérite » nous amène à lui obéir : « Si les habitants d’un pays ont trouvé parmi eux quelque grand personnage qui leur ait montré dans l’épreuve une grande prévoyance pour les protéger, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner, si dès lors ils décident de lui obéir, et de se fier à lui jusqu’à lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait faire preuve de sagesse, d’autant qu’on l’ôte de là où il agissait bien pour l’avancer en un lieu où il pourra mal faire. »

2. Et la logique pyramidale aggrave cette corruption et complique les formes de résistance.
On n’est plus dans la configuration de départ où le Pouvoir était détenu par un seul homme, le tyran. Désormais, tous ceux à qui une parcelle de pouvoir a été octroyée sont impliqués. Ce mécanisme de micro-pouvoirs par délégation s’ajoute aux aliénations par le religieux ou par le divertissement. Il rend la lutte d’autant plus complexe et plurielle que certaines formes de divertissement se sont emparées des symboles du pouvoir pour en jouer autrement. La Boétie l’entrevoyait déjà en constatant : « Beau jeu où peut magnifiquement s’illustrer notre poésie française […] toute novée par notre Ronsard, notre Baïf, notre Du Bellay ».

3. Cette pyramide d’intérêts crée deux groupes sociaux.
– Ceux qui profitent du système pyramidal et servent la domination, en « serrant à deux mains et embrassant leur servitude ».
– Ceux qui le subissent : « les villageois, les paysans, foulés aux pieds et rendus pires que des forçats ou des esclaves ».
De ces derniers, La Boétie nous dit que d’une certaine façon ils sont libres car « le laboureur et l’artisan, même s’ils sont asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit ». Mais il dit également que leur colère ne remonte guère vers les sommets de la pyramide. Ils ne voient que ceux qui les dirigent au quotidien, « ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices […] ; tous leurs malheurs, toutes leurs pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent ».

IV. Dès lors, comment sortir de la domination ?

Le Discours permet d’entrevoir quelques pistes de réflexion :

1. Par l’imagination de la liberté.
Elle résiste aux pesanteurs de la coutume, car « les années ne donnent jamais le droit de mal faire, au contraire elles aggravent l’injustice ». Et il se trouve toujours des hommes « qui ne s’accommodent jamais de la sujétion […]. Quand bien même la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, ceux-là l’imaginent et la sentent en leur esprit, et même la savourent ; et la servitude n’est pas à leur goût, si adroitement qu’on la déguise ».
De ces hommes à l’esprit libre, La Boétie dit qu’ils « se remémorent les choses passées pour juger de celles du temps à venir, et mesurer les présentes ». Ce raisonnement éclairé est déjà la source d’une force critique qui ouvre des espaces aux utopies, libertaires plus précisément.

2. Par l’amitié.
Elle est au fondement de la vie en société. « Notre nature est ainsi faite que les devoirs communs de l’amitié emportent une bonne partie de notre vie » affirme La Boétie dès les premières pages. Et c’est par cette même idée d’amitié que se termine son Discours.
Pour lui, « l’amitié, c’est un nom sacré » qui s’oppose radicalement à toute forme d’injustice. « Elle fleurit dans l’égalité, dont la marche est toujours égale et ne peut jamais clocher. » Elle est étrangère à toute forme de domination. « Le tyran n’est jamais aimé ni n’aime.[…] Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entr’aiment pas mais s’entre-craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices. »
La Boétie creuse le rôle social du lien d’amitié. D’une part, il doit constater que la nature a doté certains mieux que d’autres « soit de corps, soit en l’esprit ». Mais, d’autre part, cette même nature « nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ». Elle ne peut donc nous avoir mis « en ce monde comme en un champ de bataille, et n’a pas envoyé ici-bas les plus forts ni les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y brutaliser les plus faibles ». La nature ne saurait se contredire. La Boétie introduit alors l’explication suivante : « Il faut croire plutôt que faisant ainsi les parts, aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, les uns ayant puissance de porter secours et les autres besoin d’en recevoir. »
Beau programme politique au sens fort du terme, qui fait écho à la conception chère à Sébastien Faure de l’entente libre, l’aide fraternelle, l’accord harmonieux, et à l’entraide explorée par Kropotkine en réponse au darwinisme.

3. Par l’association de l’individu et du compagnon.
L’individu et le groupe ne peuvent être antagonistes. Certes « entre les hommes libres, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, tous pour chacun et chacun pour tous ». Mais point d’unanimisme dans cet enthousiasme, genre mousquetaires à la Alexandre Dumas. Aucune idée de fusion de l’individu dans le groupe car le socle de la pensée de La Boétie, c’est la liberté : « Il ne faut pas douter que nous soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons. » L’amitié ne pouvant être que dans la liberté et l’égalité, tout compagnonnage ne peut qu’être formé d’individus libres. À preuve cette « bonne mère nature qui a montré en toutes choses qu’elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns ». Pas tous un mais tous uns ! Le pluriel de ce tous uns ici est garant de liberté. Tous solidaires parce que libres. « Et il ne peut venir à l’idée de personne que la nature en ait mis certains en servitude, puisqu’elle nous a tous faits membres d’une compagnie. »

« La Boétie n’était pas anarchiste » nous dit André. Certes. Sans anachronisme, on peut penser qu’il a nourri et peut encore nourrir la pensée libertaire. Pour cela, il convient d’appliquer ses analyses du pouvoir à un capitalisme mondialisé aujourd’hui ; et penser les résistances et les luttes comme lui-même, en termes de « compagnonnage libre » et de « désobéissance générale ».

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