Achaïra n° 189 : Lyon, au cœur libertaire…


Lyon, au cœur libertaire…

En 1880, « Lyon et la région du Sud-Est se présentent comme l’un des foyers importants, sinon le foyer de l’anarchisme français », écrit Michèle Marigot dans L’Anarchosyndicalisme à Lyon (1880-1914), un mémoire de fin d’études datant de 1966 qui prolonge en quelque sorte l’Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) de Marcel Massard, livre auquel nous avions consacré une chronique.

Les archives concernant l’entrée des anarchistes lyonnais dans les syndicats étant pour le moins maigrichonnes, Michèle Marigot a été puiser ses renseignements, avant tout, dans des rapports de police, mais pas seulement. Ainsi, son livre va faire se dérouler les événements, autant que faire se peut, jusqu’au début de la Grande Guerre, tandis que, d’un même mouvement éditorial, La Grève des ovalistes de 1869, de Claire Auzias et Annik Houel, reparaît pour nous conter, toujours à Lyon, les débrayages des ouvrières de la soie.

Oui, décidément, les libertaires lyonnais veulent s’inscrire dans l’Histoire.

Après une période réformatrice d’activité de mutuelles et de coopératives, le mouvement syndical à proprement parler naît vers 1880, et c’est dans le temps d’une génération, en une trentaine d’années, que mûrirent dans cette ville l’anarchisme et l’anarchosyndicalisme ; et c’est sur le tas que des ouvriers commencèrent à élaborer les idées de leur émancipation, sans pouvoir cependant les approfondir, « faute de temps, faute d’instruction ».

Un peu plus tard, Fernand Pelloutier et Émile Pouget, deux militants « parisiens », purent dire et écrire ce qui était en germe dans le Lyonnais.

Sans pour autant que ce soit la seule raison − l’intransigeance et la rapacité du patronat en étant la principale −, est-ce à cause de cette impossibilité d’expression que l’on peut expliquer la violence démesurée et exaltée des anarchistes ? Violence par une pratique de l’action directe illégale et terroriste permanente, ce que l’on nommait la « propagande par le fait » qui avait pour but de réveiller les masses apathiques. Action de propagande que l’on associait au rejet de tout ce qui était gouvernemental. Cela d’autant que les guesdistes, qui avaient noyauté les syndicats, en profitaient pour faire leur prosélytisme électoraliste ; d’où cette hargne antiparlementariste aggravée, comme on peut le lire dans L’Écho du 10 mai 1891 :

« Travailleurs, l’heure a sonné ; au diable les manifestations de carnaval ; les promenades sentimentales ! […] Foin des quémandeurs de suffrages, des dénicheurs de sinécure, de prébendes, des policiers avides d’honneurs, des assoiffés de mandats, […] à vous la dynamite, les piques, les pelles, les tridents, les engins explosibles, les revolvers et les flingots, les torches incendiaires, le pétrole, la hache, la corde. »

L’auteure nuance cependant le propos : « Nombreux sont les anarchistes qui bientôt contestent la portée et la validité d’une telle propagande. Non qu’ils la rejettent, elle et ceux qui la pratiquent, mais ils pensent que cela leur attire moins de sympathie de la part du peuple qu’ils veulent gagner à leurs théories que de désagréments : poursuites policières, hostilité de l’opinion publique savamment orchestrée par les journaux. »

Nous avions déjà signalé le serrurier Joseph Bernard − qui « avait changé d’idée » après les lourdes condamnations lors du procès des 66 − et qui pensait maintenant qu’il fallait « tenir compte du milieu de la société dans lequel on se trouve ». Il préconisait l’étude et conseillait de « faire la révolution intellectuelle dans les cerveaux avant de la faire dans la rue ». Il fut un de ceux qui s’engagèrent dans le nouveau syndicalisme.

Ce n’est donc qu’après ce que l’on a nommé « la terreur noire », vers 1892-1894, qu’une autre orientation se dessina, ce que l’on nommera l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire, les deux pratiques ne se recouvrant pas. Quant aux Lyonnais, ce n’est qu’en 1896 qu’ils entrent franchement dans les syndicats.

Il semble que c’est à cette époque que le mot « anarchiste » prit un sens péjoratif et que quelques militants recherchèrent des alternatives à la violence extrême.

Déjà, d’autres pratiques avaient été signalées par Marcel Massard qui avait parlé d’une Ligue des intérêts populaires se proposant de « refuser le paiement de l’impôt et des loyers ». L’action tourna court.

Dans le livre de Michèle Marigot, il est question de « mise à l’index », c’est-à-dire que, lorsqu’un patron refusait les revendications, les ouvriers syndiqués le quittaient après avoir abondamment couvert les murs d’affiches pour prévenir leurs camarades et la population de l’action en cours.

Le « label », c’est presque le contraire puisqu’il certifiait par une « marque » que les conditions de travail étaient conformes à la demande syndicale.

Bien sûr, la grève est alors largement pratiquée mais critiquée dans la mesure où elle n’est que partielle. C’est pourquoi la notion de grève générale apparaîtra avec le rêve qu’elle devienne la clé de la révolution sociale.

Le sabotage et le boycott sont mentionnés.

Antoine Cyvoct, militant lyonnais qui avait été impliqué dans le procès des 66, accusé à tort de deux attentats, fut condamné à mort, peine commuée en travaux forcée en Nouvelle-Calédonie où il passera quatorze années avant d’être gracié. Il écrivit à ses compagnons (cf. Le Temps, 21 mars 1894) pour leur demander « d’abandonner des moyens d’action qui ne peuvent que vous déconsidérer, conduire à sa perte la vaillante avant-garde de l’armée de la révolution… ». Pour autant, il déclarait demeurer fidèle aux principes libertaires.

Ainsi va l’Histoire des exploités, des dominés à la recherche d’un avenir de bien-être et de liberté.

… et les « grêveuses » magnifiques

Qui écrira le scénario d’un film sur les ouvrières de la soie ? Qui s’attellera à un texte sur les ovalistes pour le théâtre ? Qui voudra bien ouvrir son ordinateur pour nous donner une pièce radiophonique sur les « grêveuses » magnifiques et illettrées qui osèrent affronter patrons et moralisme masculin en l’an 1869 ?

Les ovalistes étaient ces femmes, quelquefois de très jeunes filles puisqu’elles pouvaient commencer à travailler vers l’âge de 12 ans, et quelquefois moins, qui peinaient, debout, devant leurs moulins pendant douze heures par jour et six jours sur sept, sauf le dimanche. Le plus grand nombre de ces femmes étaient des paysannes des départements proches et des immigrantes italiennes ; ces célibataires pour la plupart pratiquaient cette activité provisoire avant le mariage. Ajoutons qu’elles dormaient sur leur lieu de travail et que, lorsqu’elles se mirent en grève − la première grande grève de femmes en France −, elles se retrouvèrent à la rue avec leur malle à vêtements. Ainsi se dérobaient-elles à l’emprise patronale et mettaient-elles d’un même mouvement l’opinion publique de leur côté. Mais être des femmes à la rue, là était le principal scandale. Femmes, elles envahirent soudainement et en nombre « la scène publique » au lieu de rester cloîtrées dans leur usine, leur atelier ou chez elles quand elles avaient trouvé mari. Si on comptait parmi elles surtout des femmes « seules », elles n’étaient pas pour autant isolées puisqu’elles vivaient généralement en équipes.

L’autre scandale, ce fut quand elles acceptèrent − plus ou moins tributaires de la solidarité qu’elles demandaient − d’adhérer à l’Association internationale des travailleurs.

Toujours est-il que, en juin 1869, environ 2 000 femmes se mettent en grève − il y avait quelques rares ovalistes hommes que l’on nommait ouvriers mouliniers − pour demander une augmentation de salaire et la possibilité de travailler « deux heures de moins par jour ».

Dans un premier temps, par une missive polie, écrite par un écrivain public, elles avaient sollicité l’intervention du sénateur, préfet du Rhône, exprimant leurs souffrances : « Il y en a au moins la moitié qui n’ont pas la santé et sont souvent malades par rapport à la nourriture grossière qu’elles sont obligées de manger afin de pouvoir se suffire avec le peu qu’elles gagnent. » Ce peu, certaines vont le compléter en se prostituant durant le « cinquième quart » de la journée.

Et c’est au matin du 25 juin 1869, à la pause de 9 heures, que les ouvrières des Brotteaux quittent « spontanément » leur travail ; pas si spontanément que ça si on garde à l’esprit que leur vie collective en dortoirs facilita une « orchestration ». Elles donnent rendez-vous aux patrons et à leurs camarades pour une réunion publique à La Rotonde (une salle qui pouvait contenir 5 000 personnes) et s’en vont « en bandes », d’atelier en atelier, pour débaucher (admirez le double sens !) les autres ouvrières. Ce qui ne se fit pas sans quelques accrochages, une violence de basse intensité, dirons-nous : « Tous les carreaux du premier et du deuxième étage de l’atelier [du patron le plus réactionnaire] furent cassés à coups de pierres. » Ce qui ne peut se comparer avec ce que l’on verra, à Lyon, dans les vingt années à venir.

Il y eut dans cette grève « un air de jeunesse et de gaieté » et « de grands éclats de rire ». Redisons que, si ces jeunes femmes, en devenant ovalistes, s’affranchissaient du milieu patriarcal, en se mettant en grève, elles s’affranchissaient du milieu patronal ; la grève libérait des énergies et des pulsions insoupçonnées. « Endimanchées », « avec leurs belles robes et leurs ombrelles » −  c’était l’été −, elles se déplaçaient en groupes, chantant, riant, criant.

Cette grève générale de femmes d’une durée de presque un mois se terminera, de fait, le 29 juillet. Finalement, elles obtiendront de travailler deux heures de moins par jour − mais pas partout −, sans augmentation.

Pour compléter cette chronique très lyonnaise, nous voudrions vous renvoyer à un autre personnage féminin, à Virginie Barbet, une Lyonnaise dans l’Internationale de Antje Schrupp (Atelier de création libertaire, 2009, 118 p.), plaquette que nous avions signalée en son temps. De cette Virginie, il n’existe aucune image !

Michèle Marigot,
L’Anarchosyndicalisme à Lyon, 1880-1914,
Atelier de création libertaire, 2016, 144 p.

Claire Auzias & Annik Houel,
La Grève des ovalistes (Lyon, juin-juillet 1869),
Atelier de création libertaire, 2016, 184 p.

Marcel Massard,
Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894),

Laurent Gallet,
Aspects de la vie quotidienne
des anarchistes à Lyon à la fin du xixe siècle,
Atelier de création libertaire, 2016, 286 p.

Laurent Gallet, Machinations et artifices.
Antoine Cyvoct et l’attentat de Bellecour, Lyon 1882,
Atelier de création libertaire, 2015, 416 p.

Le terrorisme

« Le catastrophisme peut aussi encourager un terrorisme écologiste ou des actions exemplaires censées réveiller les masses “apathiques”. Mais l’histoire fourmille d’exemples où ces actions ne réveillent personne, tout en annihilant ses propagateurs qui se retrouvent souvent seuls en prison tandis que les derniers soutiens s’échinent à les en faire sortir. Quant au terrorisme, qui présuppose une clandestinité coupée du monde, teintée de paranoïa et sensible au militarisme machiste, il débouche sur une impasse dont le mouvement anarchiste lui-même a tiré le bilan depuis un siècle au moins. »

Philippe Pelletier, Climat et capitalisme vert.
De l’usage économique et politique du catastrophisme,
Nada éditeur, 2015,  p. 105.

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La grève

« N’oublions pas enfin que la grève, qui a été l’instrument historique de la promotion ouvrière en Occident est, en dépit des Sorel et des Marx, l’arme non-violente par excellence qui, purifiée et généralisée sous forme de non-coopération et de désobéissance civile non-violente suffirait à opérer les réformes nécessaires, tout en contribuant à mesure à la maturité des peuples. »

Lanza del Vasto, Technique de la non-violence,
Denoël-Gonthier, 1971, p. 37-38.

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