« The Molly Maguires » de Martin Ritt


                     Un épisode de la guerre de classes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un pré-générique sous forme d’une longue séquence muette (19 minutes) : des gueules noires posent des explosifs au fond d’une mine, puis remontent à la surface, descendent calmement vers le village et se dispersent les uns après les autres en sortant du champ ; la caméra les précède dans un travelling arrière dynamique. Cadré en contre-plongée, Jack Kehoe (un Sean Connery magnifique) qui marchait en tête reste seul au centre de l’écran – le cinéaste le désigne déjà comme le héros –quand, derrière lui, la mine explose et s’embrase. Sans recours à la parole (nous sommes bien au cinéma), le spectateur aura compris que ces mineurs-là ont décidé d’engager une lutte à mort contre leurs exploiteurs. The Molly Maguires va dérouler son récit implacable sur cet épisode trop mal connu de la genèse du mouvement ouvrier aux USA.

1876, Pennsylvanie. En ces temps heureux pour le capitalisme, la législation du travail (12 à 16 heures par jour pour les hommes, les femmes et les enfants (1), parfois jusqu’à 6 jours et demi par semaine : le dimanche ne redeviendra férié dans la France de la Belle Époque qu’en 1906) et les comités d’hygiène et sécurité n’existent pas. Face aux patrons, les organisations ouvrières en gestation ne se considèrent pas encore comme des partenaires sociaux… Il faut dire qu’elles ont fort à faire.

Arrivés aux USA dans l’espoir d’une vie meilleure, les émigrants doivent accepter des conditions de travail épouvantables et se trouvent complètement démunis pour faire face à une violence patronale inouïe.  Les salaires de misère [les mineurs du film ont mené et perdu une grève contre la baisse de leur salaire] sont amputés par des retenues diverses [la séquence de la première paye est explicite : le salaire hebdomadaire est calculé à la tâche (en fonction du nombre de wagons remplis) mais en ôtant le prix de la poudre utilisée, la location des outils, etc. Si bien qu’à la fin du calcul, il revient 99 cents à l’ouvrier qui paye sa pension 1,5 $ par semaine]. Sans aucune protection, le danger et la dureté de la mine entraînent une mortalité précoce par accident ou maladie [le père de Mary Raines (Samantha Eggar) qui meurt les poumons rongés par la silicose après 42 ans de travail et en ayant commencé à descendre dans la mine à 12 ans, se considère comme un survivant] ; mortalité qui épargne à la société d’alors la question embarrassante de la gestion des retraites.

Et ce n’est pas en organisant un match de rugby (2) entre les mineurs de deux de ses mines que le patron abusera ses ouvriers, même s’il est accompagné sur l’estrade par le curé de la paroisse : « Il gagne à tous les coups », note avec une ironie amère un des Molly Maguires… Pas sûr que la fonction du sport ait beaucoup évolué depuis lors.

N’ayant pas encore oublié les solidarités ancestrales, les mineurs irlandais se regroupent dans The Ancient Order of Hibernians, une sorte de franc-maçonnerie avec ses codes de reconnaissance, destinée à fournir aide et assistance aux mineurs en difficulté puis à leurs veuves et à leurs orphelins [une tombola pour une nouvelle veuve est à l’ordre du jour de la réunion des Hibernians montrée dans le film]. C’est au sein de cette organisation secrète mais au fonctionnement légal que se développe The Molly Maguires, un groupe d’illégalistes qui manient la poudre ou le revolver, bien décidés à en découdre. Ils entendent rendre coup pour coup car ils n’ont pas renoncé à leur dignité : après l’échec de leur grève, « ramper » en acceptant la reprise du travail dans des conditions iniques leur reste en travers de la gorge. Ils posent donc des bombes sous les voies ferrés pour faire dérailler les trains transportant du charbon, corrigent les flics trop zélés et vont jusqu’à abattre le directeur de la mine de Shenandoah, la ville voisine, pour répondre à la demande de leurs compagnons.

Évidemment, le patronat réagit. Il charge l’agence Pinkerton, une police privée, d’infiltrer l’organisation. L’agence envoie James McParlan (Richard Harris dans un de ses plus beaux rôles), un détective d’origine irlandaise qui tient tant à échapper à sa condition qu’il est prêt à trahir les siens.  Le couple Jack Kehoe / James McParlan permet de poser, sans aucune simplification, la question centrale de The Molly Maguires (dans le film et, on l’imagine, parmi ses membres de l’époque) du prix d’une vie. Question de l’engagement et du sens qui évidemment parle à tous les spectateurs.

Et, de fait, cette question est portée par tous les protagonistes. Le père de Mary Raines a bien assimilé la leçon de son curé qui prêche à longueur de sermon la soumission à ses ouailles : il se déclare donc prêt à rejoindre son créateur en paix car il s’est toujours bien conduit. Devant sa dépouille mortelle, Jack laisse éclater sa colère et lui reproche de ne s’être jamais fait entendre, de ne pas avoir utilisé la poudre qu’il lui a appris à manier pour dire qu’il existait. De même, lors de leur pique-nique champêtre [le paysage lunaire des anciens terrils laisse place à la beauté de la nature], James et Mary échangent sur le prix à payer pour s’évader de la sauvagerie de ce monde [nous sommes aux USA et, dans le film qui prend le contre-pied des représentations dominantes, la sauvagerie est construite par l’exploitation de l’homme et non représentée par la nature]. Alors que James est prêt à tout et pense que « Decency is not for the poor. You pay for decency, you buy it », Mary ne le suivra pas car the common decency, la décence ordinaire chère à George Orwell, qu’elle a acquise sur le carreau de la mine, lui interdit de mal se conduire : c’est-à-dire en l’espèce de se sauver soi-même par la trahison, la délation et en abandonnant ses compagnons d’infortune à leur sort…

Évidemment la disproportion des forces en présence conduira à l’écrasement de The Molly Maguires mais ils ont ouvert la voie. James, le traître qui a lu Les Trois Mousquetaires, n’arrête pas de citer leur devise : « Tous pour un, un pour tous ». En 1905, The Industrial Workers of the World (IWW dont les membres porteront le surnom de Wobblies) adopteront pour mot d’ordre mobilisateur :  « An injury to one is an injury to all ».

The Molly Maguires, ce film de Martin Ritt est une rareté à ne pas rater. Mal distribué à sa sortie (amputé notamment de la séquence de pré-générique) en 1970, il avait disparu des cinémas et si, grâce à cette nouvelle sortie, il est enfin disponible en DVD, seule la projection sur grand écran peut rendre justice au travail du cinéaste et de son directeur de la photo. En effet, sa reprise aujourd’hui par Swashbuckler Films, une petite maison de distribution courageuse, permet de découvrir d’abord un film en cinémascope à la photo splendide. Le chef-opérateur, James Wong Howe, un collaborateur habituel de Martin Ritt (notamment pour Hombre, The Outrage et Hud pour lequel il a obtenu l’oscar de la meilleure photo), s’est surpassé notamment dans toutes les scènes à l’intérieur de la mine. Film mis en scène par Martin Ritt, un cinéaste engagé, blacklisté pendant le maccarthysme et qui a toujours considéré que le respect du sujet et du spectateur nécessitait l’effacement du réalisateur, attitude bien étrange aujourd’hui où la modernité entend placer l’auteur devant le récit et interdire toute prise de parti au nom d’un cynisme triomphant. Martin Ritt ou l’anti frères Coen !

C’est également l’occasion de sortir de l’oubli un moment de la constitution du mouvement ouvrier. Dans la grande tradition du cinéma américain, The Molly Maguires s’inspirent d’événements historiques. Flic privé de l’agence Pinkerton, James McParlan alias McKenna a partagé pendant 44 mois la vie des Molly Maguires afin de rassembler suffisamment de preuves pour envoyer à la potence ses compagnons : son témoignage fut capital dans leur condamnation à mort. John « Black Jack » Kehoe ainsi que 19 autres Irlandais, furent jugés coupables, après des procès bâclés, et pendus, procès iniques qui en annonçaient malheureusement beaucoup d’autres : du Haymarket à Leonard Peltier qui croupit toujours dans le pénitencier de Lewisburg en Pennsylvanie (sic !). Lorsque la « justice » s’avère tout de même trop lente, l’utilisation des milices et les assassinats sommaires complètent le dispositif d’éradication de la contestation sociale aux USA : du compagnon de Jack Keroe, assassiné avec sa femme, à John Trudell, président de l’American Indian Movement (AIM) de 1973 à 1979 dont la femme, ses trois enfants et sa belle-mère périrent dans sa maison en flammes, 12 heures exactement après l’organisation d’une manifestation à Washington devant les bureau du FBI au cours de laquelle un drapeau américain avait été brûlé…

C’est enfin la possibilité d’aborder la question récurrente et centrale dans le film sur le prix à payer pour donner sens à sa vie qui demeure une question atemporelle. La conclusion du film n’est guère réjouissante : Jack y perd la vie, Mary reste prise au piège de sa condition, et James, nommé directeur de l’agence Pinkerton de Denver où il décède fort civilement en 1919, a réussi mais a vendu son âme…

 Mato-Topé
Le Monde libertaire, n° 1574, du 26 novembre au 2 décembre 2009.

1. La première loi portant sur la durée du travail concerne les enfants. L’article 2 de la loi du 22 mars 1841 stipule que les enfants de 8 à 12 ans ne devront effectuer que 8 heures par jour et ceux de 12 à 16 ans que 12 heures. Les belles âmes évoquèrent le danger de laisser les enfants divaguer hors de l’usine et les patrons poussèrent des cris d’orfraie : ces mesures allaient les ruiner… La loi ne fut pas appliquée, et il fallut attendre, en France, la IIIe République et 1874 pour que les premières mesures réglementant le travail des enfants soient effectivement appliquées.

2. Déjà dans The Sporting Life de Lindsay Anderson (1963), Richard Harris qui interprète McParlan avait endossé les habits du prolétaire qui cherche à échapper à sa condition grâce à la pratique du rugby.

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