« Libertarias » de Vicente Aranda


« Libertarias » de Vicente Aranda

(1996)

 

Dans le cadre de deux journées consacrées à « la guerre d’Espagne au cinéma », organisées par  l’équipe au dynamisme inaltérable, du Jean-Eustache à Pessac, une salle comble a pu voir Libertarias, un film espagnol toujours inédit en France. C’est beaucoup et bien peu à la fois. Beaucoup, pour un film qui n’a bénéficié d’aucune campagne publicitaire ; le public a donc fait preuve de curiosité, comportement assez rare au cinéma en définitive, pour venir au cinéma en ce mois de juin où les salles sont habituellement désertées. Peu, par rapport à la qualité exceptionnelle de ce film. Libertarias est un long métrage de fiction consacré à la guerre d’Espagne qui a choisi un point de vue original : le conflit est vécu du côté des femmes libres, les libertaires du titre. Pour produire un film de cette ambition, il est nécessaire d’immobiliser d’importants capitaux et de disposer ensuite d’une diffusion suffisante pour les amortir ; dans ces conditions, on comprend aisément que des films comme Libertarias soient rares pour ne pas dire uniques.

Film de fiction donc. Et, effectivement, toutes les méthodes de la fiction cinématographique sont utilisées pour obtenir l’adhésion du spectateur à travers sa participation affective. Visiblement, il suffit d’être une anarchiste pour être une belle femme. La beauté de Pilar, la leader du groupe interprétée par Ana Belen, rayonne et donne aux spectateurs le désir de s’enrôler sans tarder dans la colonne Durruti… Sans parler de Victoria Abril toujours piquante même en libraire handicapée. Quant aux spectatrices, le film offre une galerie d’héroïnes magnifiques auxquelles elles peuvent aisément s’identifier. D’évidence, Vicente Aranda aime ses actrices et utilise tout son art pour magnifier ses vedettes féminines.

Ces limites posées qui sont propres à tout film de fiction, Libertarias est d’une remarquable honnêteté. À aucun moment, le point de vue n’est dissimulé derrière une trompeuse objectivité. Le film choisit le parti anarchiste et s’y tient. Il n’y a pas l’ombre d’un socialiste scientifique dans cette représentation de la guerre d’Espagne, fût-il anti-stalinien. Mais l’engagement ne signifie pas l’angélisme : les exécutions sommaires ne sont pas cachées, les destructions d’édifices religieux sont montrées comme l’occasion d’une grande fête libératrice, la question de la discipline sur le front n’est pas éludée.

Tout le conflit est suivi dans les rangs de la colonne Durruti sur le front d’Aragon. Son prestigieux dirigeant apparaît même à plusieurs reprises ; heureusement, le contre-jour et les plans larges nous évitent l’imagerie saint-sulpicienne et l’hagiographie. Vicente Aranda n’hésite pas à mettre en images des épisodes connus comme l’interview réalisée par Pierre van Paasen pour le Toronto Daily Star, le 28 octobre 1936, qui s’achève sur le célèbre : « Nous portons un monde nouveau dans nos cœurs ». Tout comme il parsème son film de citations fameuses (une milicienne emprunte à Élisée Reclus sa définition de « l’anarchie comme la forme la plus achevée de l’ordre ») et de grands textes libertaires qui prennent ainsi corps grâce au film. Si Libertarias ne prend pas en compte les conflits à l’intérieur du camp républicain réduit volontairement aux anarchistes, cela ne l’empêche pas d’aborder la question fort délicate de la militarisation. Traitée à l’intérieur de la colonne Durruti, cette question vitale pour la révolution et la guerre n’en acquiert que plus de poids puis qu’elle ne se réduit plus à l’affrontement traditionnel et en définitive conventionnel entre révolutionnaires et staliniens alliés aux républicains bourgeois (à la manière de Ken Loach dans Land and Freedom). Dans une séquence clé, Aranda fait intervenir Durruti dans le débat sur la militarisation : il ne prend pas la parole mais, en quittant la salle, sur le pas de la porte, il lance : « Je suis prêt à renoncer à tout sauf à la victoire » et clôt ainsi la séquence. Plus tard dans la fiction, il donnera l’ordre au curé défroqué de régler la question des femmes sur le front présentée dans le film comme la première étape de la militarisation. Libertarias ne répond pas directement, laisse volontairement la question ouverte et démontre par-là la richesse et la complexité de son propos. Après tout, les anarchistes avaient à mener une guerre, et la présence de femmes libres posait des questions terriblement pratiques : les MST mettaient hors de combat aussi sûrement que les balles franquistes (cf. la séquence hilarante du dépistage).

De même, si la guerre est vécue, de manière classique dans le film de fiction, à travers un groupe de quelques individus représentatifs de l’ensemble, si Vicente Aranda a choisi des femmes militantes, il a donné un rôle majeur à une jeune nonne échappée de son couvent. Au cours des événements, cette « innocente » va évoluer certes mais elle n’est pas convertie par la justesse de la ligne, elle n’est pas « retournée » comme dans une fiction simplificatrice (le héros de Land and Freedom était déniaisé par son amour pour la belle milicienne du POUM). Elle porte sur le combat des femmes libres un regard étranger (le plus éloigné possible même puisqu’au départ c’est une jeune nonne issue de l’aristocratie) et va se rapprocher de plus en plus de la cause de ses compagnes tout en demeurant elle-même (se libérer de la « peste émotionnelle » n’est pas une mince affaire !). Sa sympathie croît cependant jusqu’à la fin tragique où elle choisit, par son silence, de partager le sort des vaincus ; ce qui lui permet d’assister Pilar dans son agonie. Il y a dans ce traitement une vraie finesse.

Cette jeune nonne, qui a le don de bien apprendre et réciter les textes sacrés, dira avec une belle conviction un extrait de La conquête du pain du prince anarchiste séduite sans doute par la générosité du propos de Kropotkine. Sont ainsi soulignés, sans didactisme, la proximité des écrits et le caractère millénariste d’une composante du mouvement anarchiste sans pour autant les assimiler (le prêtre défroqué ne joue pas le beau rôle…). Ce rapprochement iconoclaste traduit bien l’esprit général du film. Engagé sans l’ombre d’une ambiguïté du côté des anarchistes, le film s’adresse à un public intelligent et n’hésite pas à utiliser l’humour et la légèreté. Les spectateurs rient beaucoup. Un simple exemple, lors de la « libération » du bordel au début du film, Pilar demande à sa camarade de prendre la parole. Son discours enflammé mais très universaliste, trop orthodoxe, désincarné, laisse de marbre les prostituées ; en revanche, Pilar qui fait appel à leur fierté, à leur orgueil, qui leur parle directement, emporte leur adhésion.

En définitive, Libertarias réussirait à séduire un large public (beauté et émotion, actrices épatantes) sans jamais être simplificateur si un distributeur acceptait de prendre le risque de le diffuser en France. On ne peut que regretter cette forme insidieuse de censure économique qui touche un film qui ne se prétend jamais sottement objectif ni réaliste et qui donne à voir, de ce fait, une part de vérité…

Mato-Topé

Le Monde libertaire, 25 juin au 1er juillet 1998, n° 1129.

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