« Légendes d’automne » d’Edward Zwick


Et si les ennemis de mes ennemis

n’étaient pas forcément mes amis !

Dans le n° 997 du Monde libertaire, à suivre la critique de Légendes d’automne, le film d’Edward Zwick, le lecteur non averti peut avoir l’impression qu’il s’agit d’un film libertaire. Or, Légendes d’automne est l’adaptation cinématographique d’une nouvelle de Jim Harrison (1), et pour qui connaît cet écrivain, la surprise est grande ! Même si Jim Harrison est considéré, à juste titre, comme un des plus grands auteurs de sa génération et si Légendes d’automne est sûrement une des plus belles nouvelles de la littérature américaine, Jim Harrison peut difficilement être présenté comme un auteur progressiste. Bien au contraire, il participe entièrement à ce renouveau de la littérature de l’Ouest américain qui redonne vie aujourd’hui aux mythes de la frontière, mythes constitutifs de la Nation américaine. Le film est-il donc à ce point infidèle à la nouvelle ou Christiane Passevant, auteur de la critique, s’est-elle laissée abuser ?

Disons le tout net, bien que passablement poussif (n’est pas John Ford qui veut !), le film développe une conception de la frontière conforme à celle de Jim Harrison et au western du rêve américain en général. Petit rappel mythologique : la frontière marque le partage entre la civilisation et la sauvagerie qui se caractérise par l’absence de la Loi. Pour les partisans de la colonisation, ce manque justifie pleinement la conquête qui permet l’instauration de l’ordre américain ; la pax americana met fin à la guerre perpétuelle que se livrent les sauvages ; depuis Thomas Hobbes, l’antienne est reprise en cœur par l’idéologie dominante bien au-delà des Etats-Unis : « L’homme est un loup pour l’homme ». En revanche, pour les tenants du rêve américain, l’existence de la frontière permet à l’Américain blanc d’approcher le sauvage et de nouer de belles amitiés avec l’Indien qui devient en disparaissant, The vanishing american, ce modèle de l’américain libre qui ne connaît pas la Loi. Ce rêve là est séduisant et a conquis le monde grâce à ses milliers de représentations culturelles sur tous les supports possibles : peinture, photographie, littérature et bien sûr cinéma. Malheureusement, il n’en constitue pas pour autant un rêve libertaire…

Il ne suffit pas de rejeter l’État, ni même de le « baiser » comme le proclament les protagonistes du film pour constituer une pratique anarchiste. Toute l’histoire de l’illégalisme est là pour s’inscrire en faux contre une telle croyance. Plus près de nous, les chasseurs du Médoc qui tous les premiers mai font des cartons sur des tourterelles en période de reproduction au mépris de toutes les lois (2) développent un discours nauséabond qui pue le poujado-populisme. De même, plus prosaïquement, le simple fait de rouler en excès de vitesse et de conduire en état d’ébriété ne font pas du conducteur un anarchiste ! Aux États-Unis, les brigades du Michigan qui viennent de s’illustrer dans l’Oklahoma appartiennent à l’extrême droite américaine qui se bat avec acharnement depuis toujours contre toute limitation des ventes d’armes aux particuliers. En ce sens, les partisans des armes à feu se mobilisent sciemment au nom de ce qu’ils proclament être leur liberté fondamentale pour battre en brèche le monopole de l’exercice de la violence légitime qui constitue l’État ; ils prétendent se réserver le droit à l’usage individuel de la violence pour défendre leurs vies et leurs biens afin de ne pas avoir à faire appel à l’appareil étatique dont ils dénoncent les lenteurs et l’incurie.

Ce combat n’en fait pas pour autant des libertaires ; car il se fonde sur une conception de la liberté de l’homme radicalement antagoniste avec celle défendue par le mouvement anarchiste. Il s’agit de la vision d’un homme qui ne conçoit les autres que comme une limite à l’exercice de sa propre liberté et dans laquelle les relations humaines sont nécessairement conflictuelles. La formule : « la liberté des uns s’arrête là où celle des autres commence », résume parfaitement cette conception de la liberté d’un être atomisé appartenant à une société constituée d’un agrégat d’individus égaux en droit. Dans ce système de pensée, les conflits qui se font jour inéluctablement, nécessitent et justifient l’appel à l’État et à sa Loi pour éviter que la Loi de la jungle ne s’instaure et que le rapport de force joue trop en faveur des plus aguerris. C’est précisément ce que regrettent les plus irréductibles qui voient dans ces barrières légales un frein contre nature au développement des plus aptes, une mutilation des surhommes au nom de la masse. Aux États-Unis, les ultra-libéraux se font appeler libertariens !

Pour autant, violence et force ne sont pas les seuls fondements des relations humaines ni même des rapports entre animaux comme le soutenait déjà opportunément et magistralement Pierre Kropotkine contre les zélateurs du darwinisme social. L’entraide (3) et la solidarité existent et occupent le centre de la conception anarchiste de la liberté et de l’homme, conception parfaitement résumée par Michel Bakounine lorsqu’il soutient que « la liberté de l’autre étend la mienne à l’infini… ».

Dans Légendes d’automne, le récit se déroule au moment où la conquête s’achève et où, par conséquent, la frontière disparaît. Dans ces années charnières qui sont choisies habituellement pour les récits de la mort de l’Ouest (4), les hommes de la frontière assistent impuissants à la disparition de leur monde : chevaux et automobiles cohabitent encore mais pour peu de temps. Le totem de Tristan, le fils rebelle proche du sauvage, est l’ours, l’animal le plus dangereux et aussi le plus solitaire du continent américain. Les personnes qui appartiennent à son clan ôtées, les autres sont des ennemis en puissance et traités comme tels : le recours à la violence est récurrent, et les morts jalonnent l’histoire de la famille au sens large. Certes, la guerre est dénoncée comme absurde et non comme le produit des antagonismes entre « les intérêts des grandes puissances capitalistes » comme le soutient Christiane Passevant dans son texte : le père ne comprend pas ses fils qui vont se battre pour des Anglais qu’ils ne connaissent même pas. Cependant, William Ludlow, ancien colonel et éleveur sur un ranch de 8000 hectares (5) n’hésitera pas à tuer pour protéger son fils. À cette occasion, Alfred, le fils aîné, qui appartient au monde de l’Est (6), transgressera son propre code de vie pour porter secours aux siens et retrouvera ainsi l’affection de son père. Toute cette violence étant entièrement justifiée par le récit.

Dans le film comme dans la mythologie des hors-la-loi, l’opposition à l’État est individuelle et frontale. Face à l’État qui avance sans cesse et qui réduit d’autant les espaces de la liberté naturelle, la lutte solitaire, qui est propre au héros de la mort de l’Ouest, ne peut conduire qu’à sa propre destruction. Le héros westernien n’est pas dialecticien et, lorsque la conscience malheureuse (7) devient insupportable, la mort apparaît alors comme une délivrance. Le film développe une culture de mort dans laquelle elle est le signe de l’exception : « baiser » l’État quoi qu’il en coûte ! Quitter la scène avec panache en choisissant un beau jour pour mourir (8) ! Tristan n’est pas un boutiquier ou un esclave du salariat qui doit affronter le souci trivial des fins de mois et les ennuis de santé, c’est un être hors du commun, un homme libre maître de son destin qui combat l’ours au couteau et règle lui-même ses conflits. Après la mort de son jeune frère, il part en guerre tout seul contre les Allemands et rapporte leurs scalps comme autant de trophées (9). À son retour à la vie civile, il vit de la contrebande de l’alcool après avoir sans doute trafiqué l’ivoire ou l’opium (contrairement au livre, ce n’est pas clairement dit dans le film, mais des images le suggèrent) ; sa liberté a donc pour prix concrètement la mort des autres. Plus, c’est à cause de ses petits trafics que sa femme sera tuée ; mais, il châtiera lui-même les coupables et de quelle façon !

Au fond, ces morts qui jalonnent sa route font de Tristan un misfit, un inadapté, qui appartient à la grande famille des héros de la mort de l’Ouest. Mais Légendes d’automne est, de surcroît, bien en retrait par rapport au film de John Huston. Dans The Misfits, les héros malheureux vivent libres certes mais d’une manière dérisoire et pitoyable  en traquant les mustangs, les derniers chevaux sauvages, pour le compte de fabricants de pâtés pour chiens (10). Face à eux, Roselyn (Marylin Monroe) incarne la vie qui lui fait mesurer toute la vacuité de ses compagnons. Elle s’oppose violemment en dénonçant explicitement la culture de mort des hommes de l’Ouest et obtient finalement qu’ils renoncent à leurs rêves infantiles et libèrent les chevaux capturés après leur avoir crié son écoeurement : « Je vous déteste assassins. Vous n’êtes que des cadavres ambulants, vous ignorer tout de la vie. » Dans Légendes d’automne, Susannah, la femme de Tristan puis d’Alfred, est au contraire profondément affectée par la folie des hommes et finit par se suicider. Quant à Isabel Deux, la femme indienne de Tristan, elle meure sous les balles des policiers. Il n’y a donc pas de futur dans l’Ouest. Cette mise en images du discours nostalgique de la liberté perdue dans un Eden (11) à jamais disparu a de quoi captiver en ce qu’elle propose aux spectateurs-citadins un monde opposé terme par terme à celui dans lequel ils vivent. Ce discours  réactionnaire n’est en rien porteur d’avenir !

Mato-Topé

le Monde libertaire, du 1er au 7 juin 1995, n° 996.

1. La plupart de ses ouvrages, dont Légendes d’automne, sont disponibles dans la collection 10/18.

2. Ces gens d’armes si fiers de leurs fusils ne transgressent pas simplement les lois de Bruxelles ou de Paris, mais également celles de la vie et s’attirent de ce fait l’hostilité des chasseurs plus respectueux de la nature (il paraît que cela existe !).

3. Cf. bien sûr, L’entr’aide (Paris, Hachette, 1906) dans lequel Pierre Kropotkine démontre que l’entraide doit être considérée comme une loi de la nature et comme un facteur de l’évolution qui se révèle plus efficace que la compétition pour le développement des espèces.

4. Cf. entre beaucoup d’autres films : The wild Bunch, Butch Cassidy and the Sundance Kid, Willie Boy, etc.

5. Colonel, éleveur, ce sont là des choix lourds de sens pour qui connaît la mythologie de l’Ouest. Bien souvent sudiste, le colonel, grade par excellence de l’officier aux USA, incarne traditionnellement l’armée et le militarisme. Quant à l’éleveur volontiers transhumant et nomade (« il n’aimait pas les barbelés », note Jim Harrison en parlant de lui p. 235), il s’oppose symboliquement aux fermiers sédentaires et jouent, de ce fait, un rôle central dans la mythologie de la frontière dans les oppositions fondamentales entre l’Est civilisateur et l’Ouest sauvage.

6. Il monte mal à cheval. Il respecte la Loi et fait une carrière politique !

7. La conscience malheureuse est construite par le sentiment qu’après avoir à nouveau découvert le Paradis perdu dont il a été chassé suite au péché originel, le Blanc est responsable directement de la destruction de l’Eden. C’est la présence du Lieutenant Durban, Danse-avec-les-loups,  parmi eux qui sert de prétexte à l’extermination des Sioux.

8. Tristan n’est sûrement pas un révolutionnaire : « La mort n’illumine pas les yeux des partisans. » En littérature, Tristan relèverait plutôt d’un mouvement comme celui des Hussards. Un beau jour pour mourir, c’est aussi le titre d’un des romans de Jim Harrison (disponible en 10/18 n° 1988).

9. Avoir choisi, pour incarner cet Indien-blanc à moitié sauvage, le mignon Brad Pitt peut sembler une erreur de casting manifeste. Mais les résultats du box-office aux États-Unis montrent que ce choix est une réussite de marketing!

10. Même s’il aime ses personnages, comme tous les grands conteurs, John Huston ne se laisse jamais aller à la complaisance envers ses héros qui sont le plus souvent vieillissants. Alors que Edward Zurick, fidèle à Harrison, magnifie Tristan dans Légendes d’automne. Cf. une des plus belles séquences du film : le retour du fils prodigue lorsque Tristan, revenant au ranch, apparaît soudain sur la crête au milieu d’un troupeau de chevaux. Le succès du film est à ce prix, tout comme l’échec de bien des films de Huston était la sanction de son refus de respecter les canons de l’héroïsation.

11. Les images somptueuses du Montana contredisent les propos tenus par les protagonistes du film sur la rudesse de la vie dans les Rocheuses.

Publicités
Cet article a été publié dans Le ciné de Mato-Topé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.